CHINE (L’Empire du Milieu) - Histoire

CHINE (L’Empire du Milieu) - Histoire
CHINE (L’Empire du Milieu) - Histoire

Comme les pays du bassin méditerranéen et de l’Europe, la Chine d’aujourd’hui est le point d’aboutissement d’une très longue évolution où les facteurs de continuité ne sont sans doute pas plus significatifs pour l’historien que ceux que l’on rencontre en Occident dans le domaine des institutions, du droit, des traditions culturelles et religieuses. C’est par étapes que les populations de langue et de culture chinoises se sont fixées dans le vaste espace qui s’étend de la zone équatoriale à la taïga sibérienne et de l’île de Formose au centre même de l’Asie. Par des transformations successives des systèmes politiques et sociaux, des techniques et de l’économie, le visage de la Chine s’est modifié au cours des âges, depuis le Néolithique et la cité-palais de l’âge du Bronze, dans la vallée inférieure du fleuve Jaune du XVIIe au Xe siècle avant J.-C., jusqu’à l’immense Empire autoritaire et paternaliste qui est en voie de décomposition à la fin du XIXe siècle.

Aujourd’hui comme au cours de l’histoire, la Chine reste le plus grand pays de l’Asie. La Corée a fait partie de la Chine pendant quatre siècles, le Vietnam pendant un millénaire. L’influence de la Chine s’est étendue au Japon, elle a pénétré l’Asie centrale, la Mongolie, le Tibet, les pays de l’Asie du Sud-Est (péninsule indochinoise, Indonésie et Philippines). Le monde chinois a été depuis les origines en relation avec les régions situées au sud de l’Oural, la Transoxiane, l’Iran, l’Inde, en contact avec le monde hellénisé, les pays gagnés au bouddhisme puis à l’islam. L’idée d’une Chine fermée sur elle-même ne correspond pas plus aux réalités de l’histoire que celle d’une Chine stagnante et éternelle.

À l’époque archaïque de la cité-palais succède en Chine du Nord celle des principautés nobles, alliées et rivales, entre le IXe et le Ve siècle avant notre ère. On assiste ensuite à la formation d’États militaires centralisés, dont le plus puissant unifie à son profit l’ensemble des pays chinois et fonde le premier type d’empire, celui des Qin et des Han, résultat des profondes transformations qui se sont opérées à partir du Ve siècle (diffusion de la fonte du fer, monnaies métalliques, constitution d’armées de conscrits d’origine paysanne, déclin de l’ancienne noblesse, formation du premier «empire» de la steppe). Après la grande expansion militaire vers l’Asie centrale, la Corée, les provinces de la Chine du Sud et le nord du Vietnam, de la fin du IIIe siècle au milieu du Ier siècle avant J.-C., l’évolution économique et sociale amène, au IIe siècle de notre ère, la ruine du système étatique centralisé, le développement de la puissance des chefs d’armée et des grandes familles, le recul de l’économie urbaine. Des populations d’origine nomade déjà installées en Chine du Nord depuis les environs de l’ère chrétienne, sédentarisées et sinisées, créent au IVe siècle un ensemble de petits royaumes dans la zone riche et peuplée des bassins de la Wei et du fleuve Jaune, cependant que dans la Chine pauvre et coloniale du bassin du Yangzi se succéderont jusqu’à la fin du VIe siècle de faibles dynasties chinoises, dominées par les chefs de guerre et les familles de grands propriétaires fonciers.

Un pouvoir d’origine turco-mongole parvient à unifier la Chine du Nord dans la première moitié du Ve siècle. Combinant les institutions de l’aristocratie nomade et celles qui ont été héritées des empires centralisés des Qin et des Han, cet empire du Nord donnera naissance à ceux des Sui et des Tang qui gardent l’empreinte de cette double origine. Empires du Nord-Ouest ouverts sur l’Asie centrale, les Sui puis les Tang sont des pouvoirs à traditions militaires dont les visées expansionnistes s’étendent jusqu’à l’Iran, à l’Inde du Nord et à la Corée. Mais le pouvoir excessif des chefs d’armée amène un brusque changement au milieu du VIIIe siècle: la division de la Chine en plusieurs unités régionales fondées par des chefs militaires d’humble extraction aboutira, à la fin du Xe siècle, à la formation d’un nouveau type d’empire unifié: le pouvoir central n’a plus un fondement régional et aristocratique comme dans l’empire Tang au VIIe siècle, mais il s’appuie sur une armée de mercenaires et un corps de fonctionnaires recrutés par concours, à l’exclusion de tout autre personnel politique. La prépondérance économique et culturelle de la Chine du bas Yangzi qui s’affirme à cette époque n’est pas la seule nouveauté: le progrès des institutions, des sciences, de l’agronomie, des techniques maritimes, la diffusion de l’imprimerie, le développement urbain et l’expansion commerciale donnent à la Chine des Song (XIe-XIIIe s.) un visage bien différent de la Chine guerrière et aristocratique du VIIe siècle. Mais son essor est contemporain de la constitution de grands empires sinisés d’origine nomade sur les confins du Nord-Est et du Nord-Ouest. Ces empires, puis la Chine des Song elle-même, seront envahis par une population plus septentrionale dans le courant du XIIIe siècle: celle des tribus mongoles installées au sud du lac Baïkal. C’est la seule fois au cours de son histoire que la Chine est asservie par des étrangers aussi peu touchés par les influences chinoises.

Cette brève période, à laquelle mettent fin, au milieu du XIVe siècle, des insurrections populaires, est suivie par la formation d’un empire chinois d’un style encore nouveau. Le pouvoir central sous les Ming (1368-1644) est libre de toute entrave et tient l’ensemble de ses agents sous une surveillance étroite. L’empire autoritaire qui assure tout d’abord à la Chine une remarquable expansion économique et politique en Asie et qui connaît à la fin du XVIe siècle un étonnant essor industriel, marchand et intellectuel, sombre dans le chaos provoqué par des difficultés de trésorerie, de terribles luttes de clans au sein de l’administration, et par de grandes rébellions de soldats et de paysans.

Des Toungouses sinisés qui prennent le nom de Mandchous s’emparent des provinces du Nord-Est (la «Mandchourie»), puis envahissent le reste de la Chine en quelques dizaines d’années, lui imposant un dur régime d’exploitation qui s’adoucit vers la fin du XVIIe siècle. Des conditions économiques très favorables, la douceur du régime mandchou, les efforts faits par le pouvoir impérial pour se concilier les élites chinoises, le prestige et la puissance d’un empire qui s’étend sur près de douze millions de kilomètres carrés depuis la mer d’Okhotsk jusqu’au lac Balkhach et aux frontières de l’Inde font du XVIIIe siècle chinois une époque d’euphorie et de prospérité générale. Mais ce vaste empire ne tarde pas à souffrir de sa trop grande extension et d’une croissance démographique qui est sans précédent dans l’histoire du monde. Il est déjà dans une période de déclin quand les importations anglaises d’opium amènent, vers 1820, un renversement de la balance commerciale.

Les enchaînements de l’histoire devaient ensuite, par étapes, faire de ce grand pays, héritier des plus riches traditions techniques et culturelles, l’un des plus pauvres et des plus misérables du monde au début du XXe siècle.

Nos habitudes occidentales ne sont pas d’un grand secours pour définir les étapes de l’évolution de la Chine aux XIXe et XXe siècles. La révolution de 1789, limite conventionnelle entre l’histoire moderne et l’histoire contemporaine pour les historiens français, est manifestement une date dépourvue de sens en Chine. Il en est de même pour la révolution anglaise de 1688, qui constitue pourtant pour les historiens soviétiques la base d’un système de périodisation à caractère universel, applicable même à la Chine; ils mènent en effet l’histoire «moderne» de ce pays de 1688 à 1917, année considérée comme point de départ de l’histoire contemporaine. Les historiens de Chine populaire ont préféré définir les périodes moderne (jindai ) et contemporaine (xiandai ) à partir de l’évolution propre de leur pays. Ils font commencer l’histoire moderne en 1840 avec la première guerre de l’opium et l’histoire contemporaine avec le Mouvement du 4 mai (1919).

Certains sinologues contestent vivement ce choix. Les guerres de l’opium ne seraient qu’un événement marginal, un simple «incident de frontières» qui, dans l’immédiat, n’affecte guère l’équilibre chinois; la crise de l’Empire au XIXe siècle aurait essentiellement des causes internes, et se serait développée de façon continue depuis le règne de Jiaqing (1796-1820) jusqu’à celui de l’impératrice douairière Cixi; les effets de l’intervention étrangère en Chine ne seraient décisifs qu’à partir de l’extrême fin du XIXe siècle. Le grand mérite de cette thèse, défendue par exemple par J. Gernet, est de mettre l’accent sur les faits de continuité interne, de combattre l’image trop simpliste d’une Chine «stagnante depuis des siècles» et qui retrouve brusquement son dynamisme historique au contact de l’Occident. Il est bon de rappeler aux historiens que la Chine «moderne» d’après les guerres de l’opium affronte – en partie – les mêmes problèmes que la Chine de la dynastie mandchoue (laquelle n’était d’ailleurs pas stagnante) et qu’elle est mue en partie par les mêmes forces historiques. Mais en partie seulement. Car cette continuité n’est pas incompatible avec l’effet de discontinuité provoqué par l’intervention occidentale. Certes, les conséquences de celle-ci n’affecteront que progressivement l’ensemble du territoire chinois et de l’organisme social chinois. Mais dès le milieu du XIXe siècle, la poussée européenne introduit brutalement dans les affaires chinoises un élément nouveau. La révolte des Taiping, pour se limiter à ce seul exemple, est sans doute l’héritière d’une longue tradition de jacqueries égalitaires. Mais elle est en même temps le fruit direct du choc de la Chine avec l’étranger, ce qu’expriment sans équivoque les emprunts des Taiping au christianisme. Avec les guerres de l’opium s’ouvre une nouvelle étape de la longue histoire du peuple chinois.

1. De la fin du Néolithique à l’âge du bronze

Les cultures néolithiques

Il n’est pas possible de séparer les cultures néolithiques évoluées de la fin du IIIe millénaire des débuts de la civilisation du Bronze qui leur ont succédé dans la vallée du fleuve Jaune (Huanghe). Bien des traits caractéristiques de la civilisation du Bronze sont attestés en effet dès le Néolithique: formes des poteries, construction par damage de la terre, habitations en forme de fosses, divination par le moyen d’os soumis au feu, type des couteaux, etc. Cette continuité semble donner quelque consistance aux anciennes traditions chinoises qui placent avant l’époque Shang ou Yin, contemporaine des débuts du Bronze, une «dynastie» néolithique du nom de Xia. D’autre part, la pluralité des cultures et des ethnies, la complexité des groupements humains et leur évolution constante paraissent être des données qui ne valent pas seulement pour des époques plus proches de nous, mais aussi bien pour ces temps reculés dont nous n’avons que de rares témoins. Les découvertes archéologiques qui se sont multipliées depuis 1950 ont beaucoup enrichi notre connaissance du Néolithique et de l’âge du Bronze en Chine et en Asie orientale. Elles confirment l’existence de trois grands ensembles de cultures néolithiques qui présentent des variations et témoignent d’évolutions différentes, d’avances, de reculs et de phénomènes de synthèse. Elles suggèrent aussi l’action d’influences lointaines confirmées à l’âge du Bronze. La vallée du fleuve Jaune a été en effet en relation au IIe millénaire avec la Russie méridionale et le Proche-Orient à travers le Turkestan, avec la région du lac Baïkal, la Mongolie et la haute vallée de l’Ienisseï; elle l’a été aussi avec la vallée du Yangzi (fleuve Bleu) et la Chine du Sud, domaine de chasseurs et de pêcheurs mésolithiques dans la région des grands lacs du bassin du Yangzi, d’une part, et le long des côtes du Sud-Est d’autre part. À la zone du millet, qui s’étend en arc de cercle sur plus de 2 000 km entre la région du lœss au nord-ouest (provinces du Gansu, du Sh face="EU Caron" オnxi et du Sh nxi), le bassin inférieur du fleuve Jaune et le sud de la Mandchourie, s’oppose, dans les vallées moyenne et inférieure du Yangzi, un ensemble de cultures caractérisées dès 漣 5000 par une riziculture déjà évoluée et par la domestication du buffle. C’est dans la province du Henan, où ces trois types de cultures différentes sont entrés en contact, que paraît avoir pris naissance la civilisation du Bronze, et c’est du moins dans cette région que devaient s’établir les capitales de la dynastie des Shang.

Les Shang (ou Yin)

Ce que nous savons de la civilisation du Bronze nous est connu dans la seconde moitié du IIe millénaire par des traditions écrites postérieures (fragments de légendes et de scénarios de danses rituelles, liste des souverains, etc.) et surtout par les fouilles de sites Shang commencées en 1927 et reprises en 1950. Le site principal, celui de la dernière capitale, occupé du XIVe au XIe siècle, est proche de la ville moderne de Anyang dans le nord-est du Henan. C’est là que fut découvert un ensemble étendu de tombes royales et d’établissements humains. D’importantes inscriptions divinatoires sur os et sur écailles de tortue, retrouvées dans ce même site et dont le déchiffrement fut, depuis le début de ce siècle, l’œuvre d’éminents savants chinois, ont permis de compléter les riches données archéologiques fournies par les fouilles. Les caractéristiques de la civilisation des Shang sont: une technique du Bronze qui atteint son apogée à la fin du IIe millénaire, l’usage d’un char à timon attelé de deux chevaux, le développement d’une écriture dont les principes sont déjà ceux de l’écriture chinoise, telle qu’elle sera fixée aux environs de 200 avant J.-C., l’existence de villes murées, une économie où prédomine l’agriculture, mais qui laisse encore une place importante à l’élevage et à la chasse. La société se compose d’une classe noble, constituée par les parents et alliés du roi, et de groupes de statut servile placés sous la dépendance plus ou moins étroite du Palais: agriculteurs, éleveurs, artisans. Alors que le Palais assume toutes les fonctions à la fois – politiques, administratives, militaires, religieuses et économiques –, les nobles mènent auprès du roi ou dans les fiefs dépendant de la capitale une vie consacrée à la guerre, à la chasse, aux activités cultuelles et à l’administration du Palais et des domaines. La vie religieuse est dominée par le culte des ancêtres royaux, véritables maîtres de cette société, qui sont l’objet de sacrifices fastueux. Les grandes tombes royales du site d’Anyang témoignent de l’importance attachée à la vie d’outre-tombe des souverains enterrés avec leurs richesses les plus précieuses, leur char d’apparat et leurs plus proches serviteurs.

On note déjà l’existence d’un corps de spécialistes qui assistent le pouvoir noble dans ses activités administratives et religieuses: scribes, devins, sorciers. L’écriture à base de dessins très stylisés (objets, parties d’objets, gestes, combinaisons de signes simples et signes employés pour leur valeur phonétique), est déjà très évoluée; deux systèmes de numération sont en usage, l’un décimal, l’autre sexagésimal; l’art divinatoire, qui se perfectionnera au cours de la période d’Anyang (XIVe-XIe s.), devient une technique complexe et savante, dont les applications sont très étendues (on notera que les inscriptions divinatoires sont conservées à titre d’archives); la religion paraît exercer une emprise universelle, et l’année soli-lunaire est jalonnée par des sacrifices très fréquents et prolongés, qui exigent de nombreuses victimes animales (bœufs, moutons et porcs principalement) et parfois humaines. Toutes ces activités expliquent le rôle important des collèges de spécialistes tant de l’écriture que des choses religieuses. C’est dans leur milieu qu’ont pris naissance les plus anciennes traditions écrites qui se développeront sous la dynastie suivante à partir du Xe siècle.

Quels furent les apports extérieurs à la première civilisation du Bronze dans le bassin du fleuve Jaune? En ce qui concerne la découverte des alliages, elle a fort bien pu être le résultat d’une évolution indépendante à partir des arts du potier (les sites antérieurs au XIVe siècle révèlent une technique du bronze encore rudimentaire). Par ses styles, où la diffusion du décor animalier marque une nette rupture avec les dessins géométriques du Néolithique, par ses techniques (arc composite propre à l’Asie du Nord-Est, architecture, etc.), par ses formes (vase tripode à pieds creux, couteaux, etc.), par les conceptions que laisse entrevoir l’analyse des pratiques religieuses et divinatoires, cette civilisation est profondément originale, originalité qui n’exclut pas l’action d’influences lointaines. Le char ne nous est connu que sous une forme déjà très perfectionnée, et, sans qu’on puisse déterminer dans quel sens ont eu lieu les emprunts, il existe de grandes analogies entre l’art du Bronze de la vallée du fleuve Jaune et ceux de la Sibérie du Sud-Ouest et de la région du lac Baïkal. On notera, d’autre part, une concordance chronologique: c’est à partir du début du IIe millénaire que des populations indo-européennes introduisent l’usage du char dans les vieilles civilisations du Proche-Orient et que s’y diffuse à la même époque la technique du Bronze. Or, ces deux nouveautés semblent être apparues dans la vallée du fleuve Jaune vers la même époque. Il n’y a pas lieu d’exclure a priori l’Asie orientale des vastes phénomènes de diffusion qui touchèrent, avec des décalages de quelques siècles, les autres parties du continent eurasien.

2. Les Zhou occidentaux et l’époque Chunqiu (XIe-VIe s. av. J.-C.)

Expansion de la civilisation du Bronze

En 1111, suivant la tradition la plus courante, mais plus vraisemblablement dans le courant du XIe siècle, les Shang, qui menaient des guerres difficiles contre les tribus du Sh nxi et du Sh face="EU Caron" オnxi, et surtout contre celles de la vallée de la Huai au sud-est de leur domaine, succombèrent aux assauts d’une cité fondée par des colons Shang au Sh face="EU Caron" オnxi alors qu’ils étaient en opération dans la région de la Huai. Cette cité, du nom de Zhou, semble avoir subi assez profondément l’influence des populations autochtones et avait fait sans doute alliance avec certaines tribus du Nord-Ouest. Venus d’une région de tout temps propice à l’élevage du cheval, les fondateurs de la nouvelle dynastie développent l’usage du char et font preuve de qualités guerrières qui permettront, aux environs de l’an 1000, une expansion des centres de civilisation du Bronze jusqu’à la vallée du Yangzi et au sud de la Mongolie. Cependant rien ne permet de distinguer les débuts des Zhou de la fin des Shang: styles, techniques artisanales, pratiques religieuses ne paraissent avoir subi aucun changement. Les Zhou gardent en effet à leur service les spécialistes et les artisans des Shang dans les nouvelles capitales de la vallée de la Wei, à l’emplacement de l’actuel Xi’an, et à Luoyi (l’actuel Luoyang, au Henan). De même, la prééminence de la maison royale et la solidarité des clans apparentés et alliés paraissent s’être maintenues au début de l’époque des Zhou. Les traditions des Shang se perpétuent d’ailleurs dans les principautés de Wei et de Song au Henan. Avec le roi Wen, fondateur des Zhou, le roi Wu et son conseiller le duc de Zhou, cette période à laquelle remonte la fondation des principales lignées princières devait être considérée comme une sorte d’âge d’or par les lettrés du pays de Lu au Shandong. Mais à partir de la fin du Xe siècle, des transformations se produisent dans l’ensemble des pays chinois. Les nombreuses cités établies à proximité du cours du fleuve Jaune et dans la Plaine centrale qui couvre les provinces actuelles du Henan, du Hebei, du Shandong occidental et du nord de l’Anhui tendent à se distinguer des cités plus lointaines et plus isolées qui se développèrent dans la vallée de la Wei, au Hubei, dans le moyen et le bas Yangzi. Héritières des traditions de la fin des Shang et du début des Zhou, elles formeront bientôt une confédération de «royaumes du Centre» (Zhong guo) – terme qui deviendra un des noms les plus courants de la Chine – et estiment à demi barbares les cités plus lointaines et plus isolées qui se sont établies dans la vallée de la Wei, dans les régions du moyen et du bas Yangzi où se fait très nettement sentir l’influence des populations autochtones. Les substrats ethniques et culturels apparaissent donc, dès l’expansion de la civilisation du bronze, comme un facteur de différenciation entre les divers pays chinois. D’autre part, la dispersion des cités, leur éloignement de la capitale, leur essor économique et militaire sont la cause d’une évolution d’abord insensible du système politique et social de l’époque des Shang et du début des Zhou: à la domination exclusive du pouvoir royal, détenteur des plus hauts privilèges religieux et de la principale force militaire, va se substituer dès la fin du Xe siècle une forme de cohésion sociale et politique plus complexe. Elle est fondée sur la hiérarchie des cultes familiaux, les alliances matrimoniales, les prérogatives religieuses et politiques. La guerre entre cités, la vendetta, les échanges de biens et de services, les traités tendent à assurer un certain équilibre dans un ensemble de principautés au milieu desquelles le pouvoir royal ne joue bientôt plus qu’un rôle d’arbitre. C’est dans ce contexte humain très particulier, où se confondent les relations familiales et politiques, que s’explique l’importance prise par les conduites rituelles et la science des précédents. À mesure que se développent la puissance et l’indépendance des cités, se constituent une nouvelle société et de nouvelles mœurs: une noblesse jalouse de ses prérogatives et attentive aux questions de protocole, un idéal du guerrier noble, une morale de l’honneur et du prestige.

La maison royale s’affaiblit au début du VIIIe siècle. En 771, les Zhou, chassés de leur capitale occidentale (établie dans la vallée de la Wei) par la poussée de tribus du Nord-Ouest, s’installent de façon définitive au Henan, à l’emplacement de l’actuelle Luoyang. Aussi la période qui commence en 770 est-elle connue sous le nom d’époque des Zhou orientaux (les Zhou seront détruits par le royaume de Qin en 256 avant notre ère). Elle correspond à peu près à la période dite Chunqiu, d’après le nom de la chronique du royaume de Lu qui couvre les années 722-481. À partir de leur transfert au Henan, les Zhou dépendront plus étroitement du soutien des principautés voisines et bientôt de celui des grandes unités régionales qui sont en voie de constitution au Shandong occidental (pays de Qi) et dans la vallée de la Fen au Sh nxi (pays de Jin). En effet, par suite de l’extension du domaine chinois et du déclin de la puissance royale, des relations analogues à celles qui unissaient le roi et ses vassaux tendent à s’établir entre les cités les plus puissantes et les principautés voisines. D’autre part, le regain d’activité que manifestent à partir du VIIIe siècle les tribus non chinoises de la Chine du Nord (peut-être sous la pression des populations d’éleveurs nomades de la zone des steppes) devait amener les royaumes de Jin et de Qi à jouer, à l’égard de la maison royale et des principautés de la Plaine centrale, ce rôle de protecteurs que la tradition leur a reconnu en donnant à leurs princes le titre d’hégémon (ba ). Ce titre, d’abord accordé au duc Huan de Qi (685-643) puis au duc Wen de Jin (636-628), sera ensuite étendu aux princes assez puissants pour organiser des coalitions: ceux de Qin dans la vallée de la Wei, de Song aux confins du Henan et du Shandong, de Chu dans la vallée du moyen Yangzi et dans le bassin inférieur de la Han au Hubei. Dès la fin du VIIIe siècle et dans le courant du VIIe siècle, certaines cités parviennent donc, en s’associant étroitement ou en englobant de petites principautés, en empiétant sur le territoire des tribus et en s’alliant aux populations autochtones, à étendre leur domaine et à créer, dans certaines régions naturelles, de vastes unités politiques.

L’intervention de ces grands royaumes périphériques de Qi, Jin, Chu et Qin, dans la Plaine centrale aux VIIe et VIe siècles, modifie les rapports établis entre les anciennes principautés chinoises. Ces rapports étaient fondés sur les liens de parenté, une hiérarchie de cultes ancestraux, d’antiques prérogatives conférées par le pouvoir royal. Les nouvelles relations qui tendent à s’instituer sont, au contraire, fonction de la puissance militaire des royaumes et des combinaisons diplomatiques. D’abord con-traintes à participer aux coalitions changeantes des grands royaumes, les petites cités de la Plaine centrale perdent peu à peu toute autonomie. Le plus grand nombre d’entre elles disparaît entre le milieu du VIIe et le milieu du VIe siècle. Ces changements d’ordre politique ne sont qu’un des effets d’une crise profonde où sont remis en cause les fondements du pouvoir et de la société noble. On remarque, dans le courant du VIe siècle, une tendance générale à la création d’institutions monarchiques: substitution d’un droit écrit et public aux règles coutumières du passé; institution du système des impôts en grains qui remplace les anciennes corvées; extension des circonscriptions administratives d’origine militaire. D’autre part, l’accroissement du nombre des petits nobles sans ressources et en quête de protecteurs amène le développement des clientèles. Les clients sont le principe de la puissance, source de prestige et de force, car ils sont à la fois hommes d’armes et conseillers. Avec l’avènement des clientèles, les relations d’homme à homme, de protecteur à protégé tendent à prendre le pas sur les relations de consanguinité. Le nombre des clients est signe de vertu, de richesse et de générosité. Maîtres en arts divers (rituel, diplomatie, art militaire, techniques de longue vie), les clients des cours princières et des grandes maisons nobles forment un milieu hétérogène d’où naîtront, à l’époque des Royaumes combattants (Ve-IIIe s.), les écoles de rhéteurs, de moralistes et de philosophes, sages et savants errants qui contribuèrent à répandre une culture commune à l’ensemble du monde chinois. Mais, surtout, les petits nobles et les hommes du commun dont ils sont proches devaient fournir les premiers cadres administratifs des États qui prennent alors forme au milieu des convulsions de l’époque.

Les luttes intestines aboutissent tantôt à l’éviction de la vieille noblesse au profit d’hommes nouveaux (ainsi à Jin, à la fin du VIIe s.), tantôt à l’usurpation du pouvoir (en 562, à Lu, où cependant le prince conserve certaines prérogatives religieuses, et à Qi, au début du IVe s.), ou encore à des divisions territoriales, comme celle du royaume de Jin en 453. Mais, dans tous les cas, la vieille noblesse tend à être évincée.

Formation des premières traditions écrites

Dès la fin des Zhou occidentaux, certaines traditions commencent à se fixer dans le milieu des assistants du pouvoir noble (scribes, devins, annalistes, spécialistes des rites et du calendrier). Elles devaient servir, avec des adjonctions postérieures, à la constitution des «Classiques» (jing ) qui, établis sous une forme presque définitive sous la dynastie des premiers Han (IIe et Ier s. av. J.-C.), joueront un rôle capital dans l’histoire de la pensée et de la littérature chinoises (rôle comparable à celui des auteurs gréco-romains et de la Bible dans le monde occidental).

L’usage de noter par écrit les paroles solennelles prononcées par les rois dans les grandes occasions de la vie publique semble être à l’origine d’un recueil d’actes de ce genre, qui reçut le nom de Shu , «écrits». Cet usage est confirmé par un ensemble d’environ deux cents inscriptions qui figurent sur des vases cultuels en bronze et datent de la fin des Zhou occidentaux et de la première moitié de l’époque Chunqiu. Y figurent certains actes de donation, d’investiture, de nomination ou encore certains jugements prononcés à la cour des Zhou en faveur de grandes familles nobles ou princières.

Les premières annales de royaume (archives où sont notés par ordre chronologique les grands événements de la vie politique et religieuse ainsi que les anomalies du cours des saisons et des astres) commencent, semble-t-il, à être rédigées aux environs du VIIIe siècle. De toutes ces annales, celles du royaume de Lu (le Chunqiu ) furent le mieux préservées et les seules aussi à être promues au rang de classique: Lu, qui abrita l’école de Confucius au début du Ve siècle, devait être en effet le principal centre qui assura la transmission des écrits et des traditions de l’époque Chunqiu.

C’est aussi à une époque relativement ancienne que remontent les premiers hymnes et poèmes de cour qui furent recueillis dans le «Livre des odes» (Shi ). On peut les dater de la fin des Zhou occidentaux. Une partie du manuel de divination, qui porte le titre de Zhouyi , «Mutations des Zhou», est peut-être encore plus ancienne et continue une tradition divinatoire qui remonterait aux Shang.

L’évolution qui mène de la royauté des Shang et du début des Zhou à la Chine des principautés se traduit par un recul des pratiques de faste, qui étaient caractéristiques de la religion archaïque, et par un développement de la réglementation rituelle. Mais les traditions relatives aux rites nobles (mariage, funérailles, entrevues, cérémonie du tir à l’arc, etc.) ne semblent avoir été fixées par écrit qu’à une date assez tardive, sans doute à la fin de l’époque Chunqiu et au début de celle des Royaumes combattants.

Dans tous les cas, il convient de tenir compte, pendant toute la période Chunqiu et encore à l’époque suivante, de la diversité des centres de culture (Zhou et Lu, Song et Wei, Zheng, Qi principalement) qui conservent chacun des traditions particulières, et de l’originalité des pays dont la situation est excentrique par rapport à la Plaine centrale: Chu au Hubei, Qin au Sh face="EU Caron" オnxi, Wu (fin du VIe s.-473) au Jiangsu, Yue (début du Ve s.-fin du IVe s.) dans le nord du Zhejiang, Yan (début du Ve s.-222) à cheval sur le sud de la Mandchourie et le Hebei. En raison de leur peuplement, des traditions locales, de leurs relations extérieures et des influences subies (influences de la steppe, des confins sino-tibétains, des populations aborigènes du Sud), ces pays, qui appartiennent sans doute à la même aire de civilisation que les vieilles cités de la Plaine centrale, s’en distinguent aussi très nettement.

3. Les Royaumes combattants (Ve-IIIe s. av. J.-C.)

Réorganisation politique et militaire

Les deux siècles et demi qui précèdent l’unification des pays chinois par le royaume de Qin, en 221 avant J.-C., sont connus dans l’histoire sous le nom de «période des Royaumes combattants» (Zhanguo). Pour l’historiographie traditionnelle, cette période (cf. tableau) commence avec la division, en 453, du royaume de Jin, au Sh nxi et dans le nord du Henan, en trois plus petits royaumes: Zhao au nord, bientôt en contact avec les cavaliers tireurs d’arc de la zone des steppes; Wei au centre, le plus riche et le plus puissant des trois; Han au sud, dont le nom ne doit pas être confondu avec celui de la grande dynastie qui devait régner sur la Chine du début du IIe siècle avant notre ère au début du IIIe siècle après J.-C. Cette date de l’histoire politique est sans doute arbitraire, mais elle marque le début d’une période de guerres acharnées entre les royaumes chinois (les sept Grands: Qin dans le Nord-Ouest, Zhao, Han et Wei, Yan dans la région de l’actuel Pékin, Qi au Shandong et Chu dans la moyenne vallée du Yangzi), période au cours de laquelle le monde chinois subit des transformations profondes dans la plupart des domaines: société, formes politiques, économie, démographie, techniques, conceptions et mentalités. Les défrichements progressent, les villes se développement et la population s’accroît rapidement. Plus de 57 millions d’habitants imposables – plus que la population totale de l’Empire romain à la même époque – seront recensés sous les Han, en l’an 2 après J.-C. Cette donnée permet de conclure à un net essor démographique entre le début du Ve siècle, où les défrichements étaient encore très limités, et la fin du IIIe siècle. La vaste entreprise d’aménagement de l’espace, poursuivie au cours des Ve-IIIe siècles, sera continuée sous les Han antérieurs et se traduit par de grands travaux d’irrigation (canaux, réservoirs, digues et barrages), la mise en valeur de nouvelles terres, la construction de murailles de défense entre royaumes et de remparts urbains beaucoup plus vastes qu’aux époques antérieures. Elle est liée à tout un contexte historique dans lequel le développement de structures étatiques semble avoir joué un rôle déterminant.

La lutte qui, à partir des environs de 600, avait opposé l’ancienne noblesse héritière de privilèges politiques et religieux aux chefs de royaumes avait abouti à des divisions du pouvoir, à des usurpations et des changements de lignées princières. Mais elle avait conduit aussi, dans la plupart des royaumes, à un renforcement du pouvoir central et au développement d’institutions monarchiques. Au conseil des grands dignitaires, les chefs de royaumes (qui sont parfois des usurpateurs) ont substitué un conseil privé, formé de spécialistes de la guerre, de la diplomatie ou de la politique. Ils s’appuient sur cette classe de clients en quête de protecteurs que constitue la petite noblesse. L’ébauche d’un corps de fonctionnaires payés et révocables apparaît dans certains royaumes. Le pouvoir central cherche à faire passer sous son contrôle une paysannerie qui était jusqu’alors sous la dépendance des grandes familles nobles; il cherche également à accroître ses ressources en se réservant et en exploitant ces zones encore non appropriées que sont les régions de montagnes et de marais. Les besoins militaires et économiques de ces nouveaux chefs d’État les amènent à faire appel au concours et aux conseils d’une petite classe de marchands et grands entrepreneurs qui s’occupent d’extraction minière, de production du sel, de commerce des grains, et développent la nouvelle industrie du fer. La technique de la fonte de fer apparaît, en effet, en Chine du Nord, aux environs de 500 avant notre ère, plus d’un millénaire et demi avant ses débuts en Europe, et, à partir de cette époque, favorisera beaucoup l’essor de l’économie. Ne pouvant se substituer au bronze dans la fabrication des armes (sauf dans la vallée du Yangzi, où elle semble avoir été associée au martelage), la fonte de fer permet en revanche de produire en grandes quantités des outils qui servent à l’agriculture et aux grands travaux (des moules ont été retrouvés dans des fouilles récentes et proviennent de l’ancien pays de Yan au Hebei). Obtenue dans des fours assez importants pour que la chaleur puisse être portée à un degré assez élevé, la fonte de fer servira, dans les premiers siècles de notre ère, à la production de l’acier. La civilisation chinoise, qualifiée souvent de civilisation du végétal, a été l’une des premières à développer une technique savante de la sidérurgie.

Les transformations du système politique coïncident avec le développement d’armées de fantassins qui tend à réduire le rôle des chars et, par là même, la prépondérance politique et militaire de la noblesse. Les formes mêmes de la guerre se modifient: ce ne sont plus de brefs affrontements de chars en rase campagne, mais des campagnes de longue durée et des sièges qui impliquent une évolution de l’armement. Les catapultes, les arbalètes, les engins de siège font leur apparition au Ve siècle. Quant aux soldats, levés dans la paysannerie, ils servent tout à la fois de main-d’œuvre pour les grands travaux, de combattants et de producteurs de céréales. L’union étroite des activités militaires et des activités agricoles restera caractéristique du monde chinois et persistera encore quand les armées de conscrits auront été remplacées par des armées de mercenaires, à la suite des grandes transformations politiques et sociales intervenues entre le IXe et le XIe siècle.

Une dernière nouveauté consistera, à la fin du IVe siècle, dans une cavalerie créée sur le modèle de celle que possédaient les nomades de la steppe. Elle ne représente pas, comme ce fut le cas du char, l’arme spécifique d’une classe privilégiée, car elle apparaît à une époque où le pouvoir central tend à éliminer tout intermédiaire entre lui et les masses paysannes promues au statut de combattants. L’ancienne noblesse est sur son déclin. Les élevages de chevaux de même que les achats de chevaux aux éleveurs de la steppe seront, sous l’Empire, l’affaire non des particuliers mais de l’État.

Les guerres de conquête et de siège à l’époque des Royaumes combattants avaient entraîné, à partir du milieu du Ve siècle, la construction de grandes murailles de défense sur les frontières des royaumes. Aux environs de l’an 300 avant J.-C., les royaumes du Nord – Qin, Zhao et Yan – en édifient aussi pour se protéger contre les incursions des nomades. Au moment de l’unification des pays chinois, Qin détruira ces vestiges de l’autonomie des royaumes; il conservera néanmoins les tronçons construits sur les confins septentrionaux et les prolongera afin de créer une ligne de défense continue qui s’étendra depuis le sud du Gansu jusqu’à la presqu’île du Liaodong, sur plus de 3 000 km.

L’histoire politique et militaire très complexe des Ve-IIIe siècles est marquée surtout par la disparition progressive des petits royaumes annexés par les grandes unités politiques, les luttes entre Qin et Wei pour la possession des régions limitrophes du Sh nxi et du Sh face="EU Caron" オnxi, la tendance à la formation de grandes coalitions et, à partir de la fin du IVe siècle, les progrès de la puissance de Qin, royaume de la vallée de la Wei considéré jusqu’alors comme relativement pauvre et arriéré. Mais Qin fut le pays chinois où les réformes s’avérèrent le plus radicales. Une véritable rationalisation du système politique et social y fut entreprise au milieu du IVe siècle, sur les plans de conseillers de l’école «légiste». Elle consista dans le découpage de tout le territoire en circonscriptions administrées par un corps de fonctionnaires, dans l’élimination définitive de l’ancienne noblesse, dans le contrôle de la paysannerie par l’institution de groupes de familles à responsabilité collective, dans la réorganisation du système agraire, ainsi que dans la priorité absolue accordée à la guerre et à la production des céréales. Qin crée ainsi le modèle de pouvoir étatique et centralisé dont s’inspireront tous les empires chinois du Nord-Ouest, depuis les Han jusqu’aux Tang, pendant un millénaire environ.

Dès 328, Qin s’empare du nord de la province du Sh face="EU Caron" オnxi. En 316, ses armées pénètrent dans la plaine de Chengdu, au Sichuan, et, dans les années suivantes, dans la haute vallée de la Han. En 308, il s’ouvre les routes du Henan en occupant la partie occidentale de cette province. Contenu non sans difficulté par des coalitions de royaumes, Qin reprendra sa progression à la fin du IIIe siècle. Entre 230 et 221, il s’empare de tout l’espace chinois, depuis la Mongolie et la vallée du Liaohe en Mandchourie jusqu’au bassin du Yangzi, et fonde le premier Empire chinois.

Le mouvement des idées

Les transformations de la société et du pouvoir politique qui sont intervenues à partir du VIe siècle coïncident avec l’apparition d’un nouvel esprit plus positif. Dans les relations entre royaumes, les considérations morales et religieuses cèdent le pas à l’analyse des rapports de forces. L’influence des grands marchands se manifeste par un intérêt croissant pour les questions économiques. D’autre part, les joutes oratoires, auxquelles donnent lieu les entrevues diplomatiques, favorisent le développement d’une rhétorique. Mais, surtout, des courants de pensée et des écoles indépendantes prennent naissance dans le milieu des clientèles princières. Agriculture, stratégie, diplomatie, sophistique et dialectique, recettes de sagesse et de longue vie, art du gouvernement, toutes les branches du savoir sont ainsi représentées par ces écoles; les écrits qui subsistent n’en traduisent qu’imparfaitement le foisonnement. C’est surtout dans le domaine des conceptions politiques que la diversité est sensible. L’orientation privilégiée de la pensée chinoise vers les questions sociales, morales et politiques s’explique par l’origine des traditions savantes: elles sont issues des collèges de scribes, de devins et d’annalistes qui assistaient dans leurs tâches les chefs de principauté.

Le premier en date des chefs d’école, au début du Ve siècle, est Confucius (Kongzi), sage du pays de Lu, principauté qui avait conservé les traditions anciennes des Zhou et devait les transmettre après la destruction de la maison royale par Qin, en 256. L’école de Confucius semble issue des prytanées où était jadis assurée la formation des jeunes nobles. Quant à Confucius, qui cherche à définir un idéal aristocratique de l’honnête homme, il se situe à une époque où la noblesse est déjà sur son déclin et sur le point de perdre sa prééminence politique. Pourtant, en raison de sa sagesse exceptionnelle et du rôle qu’il jouera dans la compilation des Classiques, Confucius devint le représentant le plus éminent de l’école des lettrés (rujia ) et les traditions de cette école, soumises à des interprétations diverses tout au long de l’histoire, devaient occuper la première place dans l’évolution de la pensée chinoise sous l’Empire.

Deux autres maîtres célèbres se réclament de la tradition de Confucius, à l’époque des Royaumes combattants: Mencius (Mengzi, fin du IVe s.-début du IIIe s.) et Xunzi (300-230 env.): le premier affirme les vertus de la morale en politique et sa foi dans l’homme; le second insiste au contraire sur les bienfaits de l’éducation et des contraintes sociales.

Mais le chef d’école qui devait avoir la plus profonde influence à l’époque des Royaumes combattants est Mozi. Issu sans doute de la classe des tout petits nobles, dont la situation n’a cessé de se dégrader depuis le VIe siècle, il dénonce l’esprit de clan, les luttes de prestige, la passion des richesses et les goûts de luxe propres à la haute noblesse; à l’égoïsme familial qui inspire l’aristocratie, il entend substituer un idéal égalitaire et altruiste. Partisan d’un pouvoir autoritaire qui s’appuierait sur la classe à laquelle il appartient, Mozi apparaît comme le fondateur d’une véritable secte organisée, dont les membres font vœu de pauvreté et se mettent au service des opprimés. Ses sectateurs s’entremettent pour arrêter les guerres et défendre les cités injustement attaquées. D’autre part, l’importance attachée par la secte à la prédication explique le développement d’un art du discours qui aboutira, chez les disciples et les héritiers de Mozi, à une sophistique et à des recherches de logique malheureusement sans lendemain.

Moins utopistes que les tenants de Mozi sont les théoriciens de l’État qui apparaissent aux IVe et IIIe siècles. L’efficacité qu’ils attribuent à la loi pénale – ou plutôt à un système public de peines et de récompenses – les a fait qualifier de «légistes». Partisans d’une centralisation absolue, ils entendent substituer à la complexité des coutumes, des droits et des pouvoirs hérités du passé, l’uniformité d’une réglementation étatique. Conscients de la primauté de l’économie et de la puissance militaire, ils proposent aux chefs de royaumes des moyens sûrs pour orienter tous les efforts vers la production agricole et vers les activités guerrières. Ces légistes, dont les deux plus célèbres sont Shang Yang, réformateur de l’État de Qin au milieu du IVe siècle, et le grand écrivain Han Feizi (280-233), devaient avoir une influence capitale sur toute la pensée politique chinoise des époques ultérieures.

À l’opposé des légistes et des moralistes se situe un ensemble divers de partisans de l’individualisme et de l’anarchie, dont les plus connus sont ceux que l’on devait appeler les «taoïstes»; ils représentent l’un des courants les plus originaux et les plus vivaces de la pensée chinoise. Dialecticiens et amis du paradoxe, les taoïstes vantent les vertus de l’obscurité, du détachement, de la simplicité. Selon eux, chaque progrès technique, chaque institution nouvelle n’a été qu’un pas de plus dans l’asservissement de l’homme et dans l’altération de ses vertus naturelles. Deux ouvrages célèbres se rattachent au courant de pensée taoïste: le Daode jing , attribué à un nommé Laozi, et le Zhuangzi , œuvre d’un écrivain et philosophe de génie qui vécut vers la fin du IVe siècle et le début du IIIe.

Indépendamment de son importance pour l’histoire de la pensée chinoise, la période des Royaumes combattants a été une époque de progrès littéraires. La langue, maniée par des écrivains de talent, s’assouplit, et la prose atteint dès les IVe-IIIe siècles à une sorte de perfection. Dans le royaume méridional de Chu se développe une forme poétique originale qui doit sans doute beaucoup aux traditions locales, les Chuci , ou «poèmes de Chu», d’où sont dérivées, à l’époque Han, les longues et savantes descriptions poétiques qui portent le nom de fu .

4. Les Qin (221-206 av. J.-C.)

Le prince qui était venu au pouvoir dans le royaume de Qin en 238 devait faire la conquête de tous les pays chinois et fonder le premier Empire. Après une dizaine d’années de campagnes au cours desquelles il détruit et annexe successivement les royaumes de Han (230), de Zhao (228), de Wei (225) et enfin de Qi, adversaire encore redoutable (221), le roi de Qin prend le titre d’Auguste souverain (Huangdi), et est connu dans l’histoire sous le nom de Premier Auguste souverain ou Premier empereur (Shi Huangdi). La conquête des pays chinois une fois achevée, il mènera la double et immense tâche de l’unification politique et administrative de ce vaste Empire et des offensives à l’extérieur du domaine chinois. Les institutions en usage dans le royaume de Qin s’étendent au fur et à mesure des annexions. Elles consistent dans le découpage des territoires en circonscriptions administratives dépendant directement du gouvernement central, dans l’élimination de la noblesse, l’organisation paramilitaire des familles paysannes, l’imposition d’un système pénal très rigoureux, etc. Les unités de mesure, la monnaie de bronze dont les débuts datent du Ve siècle, l’écriture, l’écartement des essieux de voitures sont unifiés dans tous les pays. Des mesures sont prises contre tous ceux que l’État considère comme des oisifs ou des parasites: vagabonds, chefs d’école, lettrés – le célèbre incendie des livres a lieu en 213 – marchands et artisans. Un réseau de routes et un système de relais de poste assurent les communications nécessaires à l’administration de l’Empire. De grands travaux de défense sont poursuivis dans le Nord: on prolonge les murailles construites par les royaumes de Yan, Zhao et Qin, car les cavaliers nomades Xiongnu, sur le point de créer une grande fédération de tribus dans la zone des steppes, se font plus menaçants. La capitale Xianyang, située près de l’emplacement du Chang’an des Han et des Tang (l’actuel Xi’an) au Sh face="EU Caron" オnxi, s’enrichit de constructions somptuaires, tandis qu’est aménagé au Lishan, à une vingtaine de kilomètres à l’est, le tombeau colossal et luxueux qui devait servir de dernière demeure au fondateur de l’Empire.

Des offensives sont lancées au Gansu et en Mongolie contre les Xiongnu, mais aussi vers le nord-est, en Mandchourie et en Corée. Le premier effort important de pénétration militaire et de colonisation a lieu vers le sud, sous le règne du Premier empereur. Des expéditions sont organisées vers le Fujian, le Guangdong, le bassin du fleuve Rouge au Vietnam, toutes régions encore presque inexplorées par les Chinois, où déjà des condamnés se trouvent exilés.

Le caractère tyrannique du régime, le trop grand effort exigé de chacun, la haine que les anciens privilégiés portent au nouveau pouvoir, des difficultés économiques aussi provoquent dès 210, à la mort du Premier empereur, des rébellions qui s’étendent dangereusement l’année suivante. Son fils, Er Huangdi, le Deuxième empereur, ne pourra empêcher l’écroulement de son Empire.

La dynastie éphémère des Qin a apporté au monde chinois une organisation étatique qui, malgré des transformations ultérieures, conservera ses éléments fondamentaux; c’est elle aussi qui devait donner son nom à la Chine, car il est généralement admis que la Chine a été connue sous ce nom en Occident par les soieries de l’Empire de Qin.

5. Les Han (206 av. J.-C.-220 apr. J.-C.)

Les premiers Han (206 av. J.-C.-9 apr. J.-C.)

Les insurrections qui éclatent en 210 emportent la dynastie des Qin et se prolongent par une période d’anarchie, jusqu’aux environs de 196. Des pouvoirs régionaux indépendants – résurgence des anciens royaumes du IIIe siècle – se reconstituent à cette époque mais sont éliminés par Liu Bang, fondateur des premiers Han (dates traditionnelles: 206 av. J.-C.-9 apr. J.-C.). Toutes les mesures prises dans les premières années de la dynastie visent à renforcer le pouvoir central et sont d’inspiration «légiste». Elles consistent dans la mise au pas de la noblesse créée au début du IIe siècle (ce sont d’anciens compagnons d’armes et des parents de Liu Bang) et détentrice de territoires très étendus, dans la Chine orientale et dans la vallée du Yangzi; contrôle étroit des individus par le moyen de la capitation, des corvées et des octrois de grades; transferts de populations destinés à renforcer la région de la capitale (qui reste établie à Chang’an); enfin, création de colonies militaires dans les régions exposées aux incursions de nomades. Dans toutes les zones qu’il contrôle directement, le pouvoir Han s’efforce de briser la puissance des notables en détruisant les réseaux de clientèles qui gênent l’action de l’État.

Mais, à mesure que se consolide la dynastie, les lois héritées de l’Empire des Qin sont progressivement adoucies. En 167, les mutilations pénales sont remplacées par des peines de travaux forcés: l’Empire disposera ainsi, non seulement de la main-d’œuvre fournie par la conscription militaire, mais aussi d’une masse abondante de forçats qui sera employée conjointement aux grands travaux (murailles de défense, routes, canaux, digues, mise en valeur de nouvelles terres). À l’époque de l’empereur Wu (140-87), la colonisation et l’irrigation des terres sèches du Nord et du Nord-Ouest, combinées avec des offensives militaires et avec la construction de lignes de défense et de fortins, permettent à l’Empire des Han de refouler les puissantes tribus des Xiongnu vers la Mongolie et d’écarter ainsi la menace des incursions. En même temps que se poursuit, dans cette région capitale du point de vue politique et stratégique, le peuplement systématique de la vallée de la Wei et la construction de canaux, près de deux millions de colons sont installés dans les terres du Nord-Ouest.

L’organisation des défenses chinoises nous est connue de façon très précise grâce à la découverte, depuis le début du XXe siècle, d’environ 10 000 fiches sur bois et sur bambou qui datent de la période 100 avant J.-C.-100 après J.-C. et proviennent des garnisons du limes chinois.

Quelques dates permettent de résumer l’histoire de l’expansion militaire des Han, à l’époque de l’empereur Wu, au cours de laquelle sont lancées des offensives victorieuses non seulement vers la Mongolie et l’Asie centrale, mais vers la Corée et vers les régions encore barbares de la Chine du Sud:

– en 135, expédition contre le royaume non chinois du Fujian (royaume de Min Yue) qui sera annexé en 110;

– en 133, première grande offensive contre les Xiongnu, à laquelle participent 300 000 hommes. De nouvelles expéditions auront lieu dans les années suivantes, et une victoire décisive sera remportée en 119;

– entre 109 et 102, pénétration des armées Han au Xinjiang (Turkestan chinois), et au-delà de la région des Pamirs, où elles annexent le Ferghana (bassin supérieur du Syr-Darya);

– entre 120 et 105, pénétration au Guangdong, au Yunnan et dans le bassin du fleuve Rouge (Vietnam). Annexion du royaume indépendant de Nan Yue (Guangdong, Guangxi et nord du Vietnam);

– entre 128 et 108, expéditions par terre et par mer contre la Corée, dont le nord et le centre sont annexés à l’Empire Han et colonisés. Ces parties de la Corée resteront sous contrôle chinois jusqu’au début du IVe siècle de notre ère.

Les offensives contre les Xiongnu, qui se poursuivent pendant la première moitié du Ier siècle avant J.-C., cesseront pratiquement à partir de la dissolution, en 43, du grand empire des Xiongnu qui contrôlait toute la zone des steppes depuis la fin du IIIe siècle. À partir de ce moment, de nombreuses tribus Xiongnu sinisées se rallieront aux Han. En effet, dès le règne de Wudi, les offensives militaires s’accompagnent d’une action diplomatique qui vise à diviser les tribus de la steppe, à rallier aux Han les royaumes des oasis du Xinjiang ainsi que les chefs de tribus de la Chine du Sud, où sont ouvertes des routes et installées des garnisons. L’incorporation de contingents de cavaliers nomades dans le Nord et de montagnards dans l’Ouest et le Sud accroît la force des armées chinoises en même temps qu’elle hâte l’évolution des sociétés de la steppe, des populations de montagnards des confins sino-tibétains et des tribus aborigènes de la Chine du Sud.

L’expansion militaire et l’établissement de relations commerciales favorisent la diffusion des influences chinoises dans la plus grande partie de l’Asie. Des laques fabriqués au Sichuan ont été retrouvés dans des tombes coréennes, de même que des soieries chinoises en Asie centrale et dans la région de l’Altaï, des poteries Han en Asie du Sud-Est et des miroirs de bronze jusqu’en Russie méridionale. C’est à l’époque Han que se diffuse dans la péninsule indochinoise la technique chinoise du bronze.

Les IIe et Ier siècles avant notre ère sont une période d’essor économique. Le grand artisanat et le grand commerce du fer, du sel, des soieries, des laques et des céréales, font la fortune de riches marchands et favorisent le développement urbain. L’institution, en 119, d’un monopole d’État pour le sel et pour le fer accroît les ressources publiques sans réduire sensiblement la puissance des familles enrichies dans l’artisanat et le grand commerce. La diffusion, aux environs de l’ère chrétienne, du moulin à décortiquer mû par l’eau marque, d’autre part, une date importante de l’histoire des techniques en Asie orientale.

À la fin du Ier siècle avant J.-C., les conditions économiques de la paysannerie empirent et de grands domaines fonciers se constituent. Le pouvoir central est affaibli par l’ascendant que prennent à la Cour les familles des impératrices et c’est, en l’an 9 après J.-C., l’usurpation de Wang Mang, fondateur de la nouvelle dynastie des Xin. Mais cette dynastie éphémère, emportée en 23 par des révoltes paysannes (rébellion des Sourcils rouges) qui s’associèrent aux rébellions des grandes familles du sud du Henan, est suivie d’une restauration des Han par un représentant de la famille légitime des Liu.

Les Han postérieurs (25-220)

L’atmosphère générale s’est modifiée depuis la fin du Ier siècle avant notre ère. À l’esprit d’audace et d’entreprise, qui caractérisait l’époque de l’empereur Wu, s’est substituée une attitude de prudence et de conformisme. La classe des fonctionnaires lettrés s’est développée et les riches propriétaires terriens du sud de la Plaine centrale influencent le gouvernement, transféré au Henan occidental, à Luoyang. Sans doute y aura-t-il encore de grandes offensives pour reprendre le contrôle difficile de la route des oasis au Xinjiang sous la direction du général Ban Chao, entre 73 et 94, et pour réprimer, en 43, une rébellion au Vietnam (expédition de Ma Yuan). Un nouvel et dernier effort sera fait pour maintenir ouverte la route des oasis, entre 124 et 150. Mais depuis que la menace des Xiongnu s’est atténuée avec le ralliement de la plupart des tribus du Sud, la volonté d’expansion s’est assoupie. L’énorme système de défense mis en place dans le Nord-Ouest, entre la fin du IIe siècle et le milieu du Ier siècle avant notre ère, se désagrège peu à peu. Les populations fixées dans ces régions refluent, en même temps que les tribus d’éleveurs nomades commencent à s’installer en deçà des Grandes Murailles. C’est au contraire le sud de la Plaine centrale qui se peuple, ainsi que les riches plaines de la région de Chengdu, au Sichuan, et, dans une moindre mesure, la vallée du Yangzi. Dans toutes les régions de grand peuplement, la paysannerie, jadis étroitement contrôlée par l’administration impériale, tend à passer sous la protection des propriétaires de grands domaines.

De nouveaux ennemis apparaissent à partir des débuts du Ier siècle: les Qiang, montagnards proto-tibétains, au Sh face="EU Caron" オnxi et au Sichuan, puis les nomades Xianbei dans le Nord-Est, qui deviennent menaçants à partir de 140. En même temps se manifestent des signes de déclin du pouvoir central. Des luttes opposent les fonctionnaires aux eunuques du Palais. De graves soulèvements populaires provoqués par des inondations et par la misère éclatent à la fin du IIe siècle, et les chefs d’armée chargés de la répression se constituent des armées personnelles avec d’importants contingents barbares. D’autre part, les grandes familles propriétaires de vastes domaines vivent en autarcie et organisent leur propre défense, en fortifiant leurs manoirs et en recrutant des milices privées. Les centres urbains de la vallée de Wei et de la Plaine centrale sont détruits au cours des guerres civiles menées par les chefs d’armée indépendants (le sac de Luoyang en 190 aura des conséquences plus graves que le célèbre incendie des livres ordonné par le premier empereur des Qin). L’époque suivante sera caractérisée par un recul de l’activité urbaine et de l’économie monétaire. Généraux et grandes familles à manoirs et dépendants joueront au IIIe siècle un rôle de premier plan.

La vie intellectuelle sous les Han

Sous les premiers Han, la cour impériale et, pendant le IIe siècle avant notre ère, les cours princières (en particulier celles des princes de Huainan et de Liang) sont le centre de l’activité intellectuelle, littéraire, scientifique et artistique. Elles réunissent une clientèle de lettrés, de savants et d’artistes. C’est dans ce milieu que se développe une poésie de cour savante issue des poèmes de Chu (Chu ci ) et qui consiste en longues descriptions rythmées dénommées fu. En 110 avant J.-C. est créé, à la cour de l’empereur Wu, un Bureau de la musique (Yue fu) qui, par des emprunts aux populations étrangères et aux milieux populaires, renouvelle les formes poétiques héritées de l’antique Livre des odes (Shi jing ). Du Yue fu naîtra, sous les Han postérieurs, la poésie classique qu’illustrèrent des poètes de génie entre le IIIe et le IXe siècle. L’influence des modes et des apports étrangers est sensible non seulement dans la musique et la poésie, mais aussi dans les danses, les jeux et les distractions. Des animaux et des plantes exotiques sont introduits dans les jardins et les parcs impériaux. Des races de chevaux importés du Ferghana et de la Dzoungarie sont croisées avec la race des petits chevaux mongols qui prédominera en Asie orientale pendant tout le cours de l’histoire.

Le vif intérêt que portent les empereurs, sous les premiers Han, aux recettes de longue vie rend compte de la vogue du taoïsme alchimique qui avait déjà eu la faveur du premier des empereurs Qin. D’autre part, le besoin d’une orthodoxie officielle et d’un rituel impérial explique le développement d’une interprétation cosmologique et cabalistique des Classiques. Ces œuvres antiques, recueillies par tradition orale et transcrites dans la nouvelle écriture (xinwen ) imposée par les Qin, font l’objet de commentaires se référant aux théories classificatoires en vogue au pays de Qi (Shandong occidental) au IIIe siècle (système des Quatre Éléments, théorie du yin et du yang ); ces théories étaient restées prépondérantes à la cour du premier des empereurs Qin. Dong Zhongshu (175-105) est le premier à systématiser cette nouvelle interprétation, typique du confucianisme de l’époque des Han. Cependant, une autre transmission des Classiques tend à s’imposer à la fin des premiers Han. Elle est due à la découverte (parfois prétendue) de textes anciens notés dans les écritures archaïques (guwen ) de l’époque des Royaumes combattants. Partisans des traditions en jinwen , généralement plus enclins à l’interprétation cabalistique des Classiques, et partisans des traditions en guwen , plus critiques et plus objectifs, s’affronteront à la fin des premiers Han et sous les Han postérieurs. L’intérêt porté aux caractères anciens est à l’origine du premier dictionnaire chinois, le Shuowen jiezi , qui paraît vers 100 de notre ère.

Les tendances rationalistes qui semblent propres aux tenants des traditions en caractères anciens s’affirment dans une lignée de philosophes dont le plus illustre est Wang Chong (27-100?), auteur du Lunheng , important ouvrage où sont critiquées les opinions et les superstitions de l’époque, parfois réfutées par l’observation exacte des phénomènes naturels. Le même esprit critique s’était déjà manifesté chez Sima Qian (env. 145-86 avant notre ère), le premier et sans doute le plus grand des historiens chinois: il fait la synthèse de toutes les traditions historiographiques de l’Antiquité dans une histoire générale de la Chine, depuis les origines jusqu’à son époque. C’est le Shiji , «Mémoires historiques», œuvre étendue, composée surtout d’annales principales, de traités et de biographies, qui servira de modèle à la longue lignée des histoires officielles chinoises. La deuxième de ces «Vingt-Quatre Histoires» qui couvrent, à partir du Shiji , une période de deux millénaires, est composée par Ban Gu, au Ier siècle de notre ère, et porte le titre de Hanshu , «Histoire des Han».

Les sciences sont illustrées, au début du IIe siècle, par Zhang Heng (78-139), inventeur d’une machine astronomique formée par un globe céleste couplé avec une clepsydre et du premier sismographe de l’histoire.

La substitution du papier aux lamelles de bambou ou de bois et à la soie, à partir des débuts du IIe siècle, aura des conséquences capitales pour l’histoire des traditions écrites en Chine et pour celle de l’administration et de l’État.

L’époque des Han postérieurs et, plus particulièrement, le IIe siècle de notre ère ont une place importante dans l’histoire des religions de la Chine. C’est à cette époque, en effet, que se développe un taoïsme religieux et communautaire dont une des formes nous est attestée par les soulèvements organisés, qui, à la fin du IIe siècle, substituent une administration théocratique à l’administration impériale. C’est au même moment que le bouddhisme, dont la présence est attestée de façon certaine à partir de 65 après J.-C., commence à pénétrer dans les milieux urbains.

Les études classiques, encouragées par la Cour qui entretient un grand nombre de lettrés et d’étudiants à la capitale, connaissent un grand essor et sont illustrées par de savants commentateurs des Classiques dont le plus célèbre est Zheng Xuan (127-200). Cependant, elles sont à la veille d’une longue période de déclin.

6. Les Trois Royaumes et la division de la Chine entre Nord et Sud (220-589)

Les Trois Royaumes

La période de troubles qui commence, en 184, par des insurrections populaires d’inspiration taoïste (Turbans jaunes en Chine orientale, secte des Cinq Boisseaux de riz au Sichuan) s’accompagne de la formation d’armées autonomes dirigées par les chefs de guerre chargés de la répression (Dong Zhuo, Cao Cao). Ce sont eux qui finissent par détenir la réalité du pouvoir; les empereurs Han ont en effet perdu toute autorité dès la fin du IIe siècle, bien qu’en théorie la dynastie n’ait été abolie qu’en 220. Dans les débuts du IIIe siècle, et plus précisément à partir de 222, cette situation conduit à la formation de trois unités politiques indépendantes connues dans l’histoire sous le nom de Trois Royaumes (San guo): le plus puissant, dans le Nord, avec sa capitale à Luoyang, est issu des conquêtes de Cao Cao; il prend l’ancien nom de Wei (celui d’un des royaumes du Sh nxi aux Ve-IIIe s.), quand son premier souverain, Cao Pei, fils de Cao Cao, monte sur le trône en 220; un autre, au Sichuan, est fondé par un descendant de la famille impériale des Han, Liu Bei, et prend le nom de Han du pays de Shu ou Shu Han ; le troisième enfin, celui de Wu, fondé par un chef de guerre du nom de Sun Quan, s’établit au confluent de la Han et du Yangzi, à Wuchang, puis à Nankin, dans le bassin inférieur du Yangzi. Si l’on tient compte du fait que le Sichuan constitue un cas particulier – il a connu, au cours de l’histoire, de fréquentes périodes d’autonomie qu’expliquent sa richesse et son relatif isolement des vallées de la Wei et de la Han au nord, de celles du moyen et du bas Yangzi à l’est –, on peut considérer que l’époque des Trois Royaumes marque déjà le début de la longue division entre Chine du fleuve Jaune et Chine du Yangzi, division qui ne devait prendre fin qu’en 589.

La période des Trois Royaumes est de brève durée. Les efforts de centralisation politique d’inspiration légiste entrepris dans le royaume de Wei (installation de colonies militaires, création de familles vouées de façon héréditaire au métier des armes, lutte contre les clans puissants) n’empêchent pas l’usurpation du pouvoir par une grande famille, celle des Sima; elle fonde les Jin occidentaux en 265, cependant que les royaumes plus faibles et moins peuplés de Shu et de Wu sont annexés, le premier par Wei, en 263, et le second par Jin, en 280. Cette réunification des pays chinois par Jin ne constitue qu’un intermède: elle est le fait d’un pouvoir qui est miné par les luttes intestines entre princes impériaux, généraux et hauts fonctionnaires issus de grandes familles, et menacé par les populations d’éleveurs nomades installées en Chine du Nord.

La Chine du Nord du IVe au VIe siècle

Les infiltrations de tribus originaires de la steppe et, dans le Nord-Ouest, des montagnards Qiang apparentés aux Tibétains se sont en effet poursuivies pendant les IIe et IIIe siècles. Employées comme troupes auxiliaires dans les armées chinoises et autorisées par mesure de faveur à s’installer dans les provinces du Nord, ces populations, de plus en plus sinisées au contact des Chinois, n’auront guère de difficulté à s’emparer du pouvoir dans ces régions et dans la vallée du fleuve Jaune. La prise de Luoyang et de Chang’an en 316 par les Xiongnu sinisés du Sh nxi inaugure une nouvelle période de l’histoire: celle des royaumes et empires barbares de la Chine du Nord, aux IVe, Ve et VIe siècles. Ce sont tout d’abord, au IVe siècle, de petits royaumes éphémères en lutte les uns contre les autres, connus sous le nom de « Seize Royaumes des Cinq Barbares ». Leurs classes dirigeantes sont d’origine soit tibétaine, soit altaïque, et l’on peut voir en eux les ancêtres des tribus turques, mongoles et toungouses qui joueront un si grand rôle dans l’histoire de la Chine, du milieu du VIe siècle à l’époque des Qing (1644-1911). Ces petits royaumes s’étendent depuis le sud de la Mandchourie jusqu’au Xinjiang oriental et au Qinghai. Seul parmi eux, un royaume dont la classe dirigeante est d’origine tibétaine et dont la capitale est établie à Chang’an parviendra pendant quelques années à imposer son autorité à l’ensemble de la Chine du Nord et menacera même un moment le bassin du Yangzi (son avance est arrêtée dans l’Anhui à la célèbre bataille de la rivière Fei, en 387). Dans tous ces royaumes où sont mêlées des populations diverses, l’influence chinoise, plus ou moins profonde, se combine avec celle des cultures de la steppe, des confins sino-tibétains et des pays bouddhisés de l’Asie centrale. Les formes politiques, tout en empruntant largement aux institutions chinoises, ont pour base l’organisation militaire des montagnards des confins sino-tibétains ou l’organisation aristocratique et tribale des hommes de la steppe.

Les petits royaumes de la Chine du Nord disparaissent au début du Ve siècle, absorbés entre 417 et 439 par un État fondé par les tribus tabghatch (Toba) du groupe turco-mongol des Xianbei. C’est l’empire des Wei du Nord. Établis à Datong, dans le nord-est du Sh nxi, à partir de 398, les Wei du Nord reprennent, à leur profit, les relations qu’entretenaient les petits royaumes du Nord-Ouest avec l’Asie centrale bouddhisée et font un grand effort de centralisation politique inspiré par les institutions chinoises. Les transformations de l’aristocratie tabghatch vont dans le sens d’une sinisation de plus en plus accentuée. À la fin du Ve siècle, Datong apparaît comme une capitale trop éloignée de la grande zone de peuplement et de production agricole qui se situe le long du fleuve Jaune, et les Wei décident de transférer leur centre politique et administratif à Luoyang en 493. À partir de cette date, l’influence chinoise fait de rapides progrès. Les institutions judiciaires et administratives sont copiées sur les institutions chinoises; les noms de famille d’origine Xianbei sont sinisés, et les mariages entre l’aristocratie tabghatch et les grandes familles chinoises deviennent plus fréquents.

Le bas peuple et une partie de l’aristocratie restée fidèle au genre de vie des éleveurs nomades se trouvent, à la suite de cette évolution, en conflit de plus en plus aigu avec l’élite dirigeante. Ces tensions aboutissent, en 523, à la rébellion des Six Garnisons qui défendent les frontières du Nord contre les incursions de tribus Ruanruan (ou Rouran), population de la zone des steppes qui a été rapprochée des Avares. La guerre civile dure jusqu’en 534 et se termine par une division de l’empire entre Wei occidentaux à Chang’an et Wei orientaux à Ye (ville du nord-est du Henan).

Cette division traduit géographiquement les oppositions qui s’étaient manifestées au cours de la guerre civile: les Wei orientaux sont plus traditionalistes et hostiles aux influences chinoises, tandis que s’opère chez les Wei occidentaux une fusion plus complète des cultures et des populations chinoises et Xianbei. Les changements dynastiques qui interviennent à l’ouest, où les Zhou du Nord succèdent en 557 aux Wei occidentaux, et à l’est, où les Qi du Nord se substituent aux Wei orientaux avant d’être absorbés par les Zhou du Nord en 577, ne modifient pas ces tendances générales. L’empire qui s’est formé dans la vallée de la Wei au milieu du VIe siècle présente déjà les traits caractéristiques des grands empires unifiés des Sui et des Tang qui lui succéderont. Le pouvoir central s’y appuie sur une aristocratie de sang mêlé et en partie chinoise, à traditions militaires; quant aux institutions, elles sont inspirées par les traditions légistes tout en gardant le souvenir de certaines institutions de la steppe (répartition des terres qui évoque les répartitions de pacages, milices fournies par les membres de l’aristocratie, recrutement fondé sur l’union intime des activités agricoles et du service armé, importance de l’élevage, rôle politique et stratégique éminent de la vallée de la Wei). La politique des Zhou du Nord est déjà dominée par les préoccupations qui seront celles des Sui et des Tang de la fin du VIe au milieu du VIIIe siècle: menace turque à partir de 550 qui amène à renforcer les Grandes Murailles (1 500 km de fortifications sont construits par les Zhou du Nord entre 552 et 556), intérêt porté aux royaumes des oasis du Xinjiang – ceux-ci une fois occupés, la menace turque pourra être tournée par le sud-ouest –, ambition longtemps entretenue par les royaumes du Nord de s’emparer de la Chine du Yangzi. Comme les Sui et les Tang, les Zhou du Nord sont un État du Nord-Ouest ouvert sur l’Asie centrale bouddhisée. Les Wei occidentaux ayant conquis le Sichuan en 553, la nouvelle dynastie des Sui, qui vient d’usurper le pouvoir à Chang’an en 581, n’aura plus qu’à conquérir, en 589, le dernier Empire du Sud établi à Nankin.

La Chine du Sud du IVe au VIe siècle

Pendant que se poursuivait en Chine du Nord cette évolution, cinq dynasties d’origine chinoise se succédaient à Nankin: ce sont les Jin orientaux (317-419), ainsi qualifiés à partir de la retraite des Jin vers le bas Yangzi en 316, les Song de famille Liu (420-479), les Qi (480-502), les Liang (502-556) et les Chen (557-589). Un certain nombre de traits distinguent nettement les régions de la vallée du Yangzi et de la Chine du Sud, que dominent ces dynasties, de celles de la Chine du Nord. Ce sont surtout les faibles densités humaines, la dispersion des centres de peuplement, l’économie relativement arriérée (les grands progrès de la riziculture ne se produiront qu’à la fin des Tang et sous les Song), l’importance des populations aborigènes (tibéto-birmanes, thai, Miao et Yao principalement) dont l’apport culturel ne fut sans doute pas négligeable (pharmacopée, art nautique, traditions religieuses) et qui fournissent troupes et main-d’œuvre aux colons chinois, enfin, du point de vue politique et social, ce sont la faiblesse de l’État et la puissance des grandes familles qui tendent à constituer des domaines étendus et à assurer elles-mêmes leur propre défense: ainsi, le royaume de Wu était né en 222 d’une sécession de la Chine coloniale du bas Yangzi. Sous les dynasties du Sud, la cour de Nankin est un lieu d’affrontement entre grandes familles rivales qui détiennent tour à tour la réalité du pouvoir. Des chefs d’armée devenus indépendants des empereurs provoquent, par des coups d’État, des changements dynastiques qui ne marquent en fait aucune transformation du système politique. Certaines régions – comme le nord du Zhejiang, la vallée de la Gan au Jiangxi, le Sichuan – sont, à certaines époques, quasi indépendantes de Nankin.

Au début du IVe siècle, les guerres civiles, les famines et les soulèvements de tribus nomades avaient provoqué une grosse émigration de Chinois du Nord vers la vallée du Yangzi. Évaluée à environ un million d’hommes, cette émigration devait créer des difficultés à la première des dynasties du Sud, celle des Jin orientaux: une partie des nouveaux venus, recensés à part, échappe au contrôle de l’État; des conflits naissent entre immigrants et anciens colons. Parallèlement à l’aristocratie du Sud se constitue une aristocratie d’immigrants, et les registres généalogiques prennent une grande importance en raison des privilèges accordés par l’État aux membres des familles illustres.

En dehors de quelques centres de peuplement privilégiés sur le Yangzi (Wuchang, Nankin surtout) et sur les côtes sud de la baie de Hangzhou (Guiji, dans la région de l’actuelle Shaoxing), et malgré le développement des relations maritimes avec l’Asie du Sud-Est (Vietnam, Champa, Cambodge), la Corée et le Japon, l’économie de la Chine du Sud aux IVe et Ve siècles est surtout rurale et la plupart des régions semblent vivre repliées sur elles-mêmes. Les grands domaines, à la main-d’œuvre de statut servile, prédominent dans le bas Yangzi et dans le nord du Zhejiang. Le Sichuan, reconquis en 347 après une période d’indépendance d’une quarantaine d’années, est mal relié à la vallée du Yangzi et semble entretenir plus de rapports avec les régions situées au nord (vallée de la Wei), au nord-ouest (Qinghai et oasis de l’Asie centrale) et au sud (Yunnan, Birmanie, Inde du Nord-Est) qu’avec Nankin. Mais la situation générale se modifie à partir de la fin du Ve siècle, sous les dynasties des Qi, des Liang et des Chen. Des transformations économiques, provoquées par le développement du grand commerce et de l’économie monétaire, menacent le système des grands domaines autarciques, cependant que se constituent des armées de déclassés commandées par des aventuriers. Après la rébellion de Hou Jing en 548, qui précipite la ruine de l’aristocratie du Sud, les dynasties des Liang et des Chen seront trop affaiblies pour résister efficacement aux assauts venus du nord qui emporteront finalement, en 589, le dernier pouvoir établi à Nankin.

La vie intellectuelle

La vie intellectuelle de la période qui s’étend de la fin des Han postérieurs à la réunification des pays chinois par la dynastie des Sui à la fin du VIe siècle est marquée par des tendances et des préoccupations étrangères à la tradition des lettrés, c’est-à-dire à ce que les Occidentaux ont dénommé «confucianisme», par référence à l’orthodoxie de l’époque mandchoue.

Dès la fin des Han, on assiste à un regain des courants de pensée antérieurs à l’Empire: «légisme», nominalisme et dialectique moïste, taoïsme à tendances métaphysiques. Ces divers courants se combinent chez les penseurs du IIIe siècle, où la vie intellectuelle a pour centre des cénacles de philosophes et d’artistes. L’amour de la nature, le mépris des rites, l’art pour l’art, le désintérêt taoïste pour les affaires publiques sont typiques de la période de troubles et d’instabilité qui suit la fin des Han. L’anticonformisme du poète et musicien Xi Kang (223-262) se retrouve chez le calligraphe et poète Wang Xizhi au IVe siècle. L’installation des royaumes barbares en Chine du Nord au début du IVe siècle a, en effet, amené l’aristocratie du Nord à se replier à Nankin et les mêmes tendances se perpétuent dans le Sud. C’est une des périodes les plus fécondes de la pensée, des lettres et de l’art chinois, illustrée par des philosophes de génie comme Wang Bi (226284), de célèbres ermites taoïstes comme l’alchimiste Ge Hong (270-350 env.), auteur du Baopuzi , de grands poètes bucoliques et paysagistes comme Tao Yuan-ming (365-427) et Xie Lingyun (384-433) et de grands peintres comme Gu Kaizhi (345-411 env.), le premier des paysagistes connus. Dès le IIIe siècle se développe une critique littéraire qui n’entend tenir compte que de la valeur esthétique des œuvres. Une anthologie des meilleures pièces littéraires depuis les premiers Han, le Wenxuan , sera composée à Nankin vers 530.

Mais, à partir des IVe-Ve siècles, dans tous les domaines croît sans cesse l’influence du bouddhisme grâce à la multiplication des traductions, à l’essor des pèlerinages vers l’Ouest, au développement des communautés. L’Église bouddhique, favorisée par les dirigeants et par l’aristocratie au Nord comme au Sud, surtout à partir des débuts du VIe siècle, commence à poser aux États des problèmes politiques, économiques et fiscaux: les raisons majeures en sont l’influence des moines à la Cour et dans le peuple, l’importance des terres et des dépendants de l’Église, les dépenses cultuelles et l’évasion fiscale. Des sectes bouddhiques, qui témoignent de la synthèse qui s’est opérée entre les conceptions chinoises et la nouvelle religion, commencent à se constituer à partir du Ve siècle. Les apports des civilisations indienne, iranienne, hellénistique – que charrie la grande religion qui s’étend alors à la majeure partie du continent asiatique – se font sentir dans la sculpture, l’architecture, la peinture, la musique, la littérature, les sciences et les institutions. On peut mentionner, à titre d’exemples, l’influence de la sculpture bouddhique de style hellénistique qui, des confins nord-ouest de l’Inde, gagne par l’Asie centrale la Chine du Nord, la Corée et le Japon; l’introduction en Chine de la vente aux enchères et du prêt sur gage; l’apparition du nouveau genre littéraire de la chantefable; l’influence des mathématiques, de la médecine et de la science phonétique indiennes. Par sa durée prolongée au cours d’une période de plus de huit siècles, l’influence bouddhique a touché le monde chinois plus profondément que ne l’a fait celle de l’Occident à l’époque contemporaine.

7. Les Sui (581-618) et les Tang (618-907)

Continuité sous les Sui et les Tang jusqu’au milieu du VIIIe siècle

La période qui s’étend de la fin du VIe siècle au Xe siècle se divise assez nettement en deux parties. Les empires des Sui et des Tang, jusqu’au milieu du VIIIe siècle, sont comme le prolongement de celui des Zhou du Nord. La continuité est évidente dans les institutions, les formes politiques, l’importance politique et stratégique de la vallée de la Wei, la composition des classes dirigeantes. Le pouvoir central a pour soutien une aristocratie d’origine et de tradition militaires qui s’est maintenue au pouvoir du début du VIe siècle au milieu du VIIIe siècle. Le pouvoir central, établi à Chang’an, restera préoccupé d’expansion militaire vers la zone des steppes et les oasis d’Asie centrale. Après le milieu du VIIIe siècle au contraire, le monde chinois s’achemine, à travers une période de troubles qui amènera un morcellement du pouvoir, vers un nouveau type d’empire, dont la période la plus florissante se situera au XIe siècle, sous la dynastie des Song.

La réunification de la Chine, portée traditionnellement au crédit des Sui, n’est qu’en partie leur œuvre, puisque le Sichuan avait été réuni à l’empire des Wei occidentaux dès 553 et que les Zhou du Nord avaient réunifié toute la Chine du Nord en 577. Il demeure qu’une œuvre administrative et économique très importante fut accomplie par les Sui après leur conquête des Chen en 589 et servit ainsi de base au grand Empire chinois centralisé des VIIe et VIIIe siècles. C’est un ensemble impressionnant de grands travaux: construction d’un grand canal qui permettra pour la première fois d’approvisionner la Chine du Henan et du Sh face="EU Caron" オnxi (et surtout la région déficitaire de la vallée de la Wei où se trouve la capitale) en riz et en autres produits du bas Yangzi (région dont l’importance économique commence à s’affirmer depuis la fin du Ve siècle); érection de greniers gigantesques dans la vallée de la Wei et dans le nord-ouest du Henan; construction de deux nouvelles capitales à Chang’an et à Luoyang suivant des plans grandioses; œuvre administrative et législative qui sera poursuivie au début des Tang (organisation de milices de recrutement local, système de répartition viagère des terres cultivées, code pénal, etc.); développement des élevages de chevaux (il y aura 700 000 chevaux dans les élevages d’État au milieu du VIIe siècle).

À l’époque des Sui, entre 589 et 618, et au début de celle des Tang se situe donc une période d’un quart de siècle au cours de laquelle furent jetées les bases politiques, militaires, administratives et économiques qui allaient permettre la grande expansion de la Chine en Asie, au cours des VIIe et VIIIe siècles. Aussi bien le passage des Sui aux Tang ne marque-t-il pas de changement radical et doit-il être considéré comme un accident sans graves conséquences. En 615, après une défaite subie par les armées chinoises en Corée, les Turcs orientaux attaquent en Chine du Nord; pendant quelque temps même, l’empereur est retenu prisonnier. À ces difficultés militaires s’ajoutent l’effet d’inondations au Shandong occidental, le mécontentement d’une paysannerie dont depuis une vingtaine d’années l’État exige de trop lourds sacrifices et, pour finir, la rébellion d’une famille noble du Sh nxi alliée à la famille régnante des Yang et au Khan des Turcs. Li Yuan et son fils Li Shimin, les deux premiers empereurs de la dynastie des Tang, occupent Chang’an en 617 et réussissent à s’imposer de façon définitive en 622. Une grande victoire des armées des Tang en 629-630 écarte presque entièrement les menaces de la steppe, constantes depuis la formation du vaste empire nomade créé par les Turcs au milieu du VIe siècle. De plus, elle ouvre le territoire des Ordos et la Mongolie méridionale au contrôle chinois. C’est à partir de ce moment que les offensives chinoises dirigées contre les Turcs de l’Altaï permettront aux Tang de pénétrer par la route des oasis jusqu’à la région des Pamirs, en Transoxiane, en Afghanistan et dans l’Inde du Nord-Ouest. Cette poussée vers l’ouest s’accompagne d’un effort pour refouler les Tibétains qui cherchent à s’étendre au Gansu, au Qinghai et au Xinjiang. D’autre part, la Chine des Sui et des Tang s’implante solidement dans le Nord-Est en se soumettant les populations turco-mongoles et toungouses de la Mongolie orientale et de la Mandchourie, mais elle ne parvient pas à s’imposer en Corée où ont lieu des expéditions malheureuses entre 589 et 614, puis en 658 et 659. Empires tournés vers l’Asie centrale, les Sui et les Tang ne négligent pas pour autant les régions du Sud où la colonisation chinoise fait de sensibles progrès, mais la politique d’expansion maritime qu’avait projetée le second et dernier empereur des Sui est abandonnée par les Tang.

Les grandes familles nobles originaires de la vallée de la Wei, qui détenaient les plus hautes fonctions au début de la dynastie des Tang, constituaient le meilleur soutien du pouvoir impérial. Mais leur puissance commence à être menacée dès la fin du VIIe siècle, à la suite de l’usurpation de l’impératrice Wu Zetian qui s’assure la direction de l’État à partir de 681 et fonde la nouvelle dynastie des Zhou (690-704); cette période se trouve englobée dans celle des Tang par l’histoire traditionnelle. Après avoir éliminé la famille régnante et transféré sa capitale à Luoyang, Wu Zetian cherche à s’appuyer sur une nouvelle classe d’administrateurs, celle que constituent des fonctionnaires recrutés par concours et originaires de la Chine orientale ou du bas Yangzi. Sous son règne, les concours de recrutement commencent à assurer une fonction importante dans les systèmes politiques chinois, alors que depuis les Han les examens n’avaient joué qu’un rôle secondaire pour le recrutement et la promotion des fonctionnaires.

Après le retour au pouvoir de la dynastie légitime au début du VIIIe siècle, la vieille aristocratie de la Chine du Nord-Ouest entrera en conflit avec la nouvelle classe de fonctionnaires issue des concours. Mais une autre évolution, plus grave pour les destins de la dynastie, se produit au cours de la première moitié du VIIIe siècle. Elle intéresse les armées. Alors qu’au VIIe siècle le pouvoir central avait pris grand soin de contrôler la puissance des généraux, fractionnant les unités et n’accordant de commandements que pour le temps des campagnes, au cours du règne de Xuanzong (712-756), de grandes armées indépendantes tendent à se constituer dans les régions frontalières. Cette évolution aboutira à l’une des crises les plus graves de l’histoire.

La deuxième partie de l’époque des Tang

La rébellion militaire qui se déclare à la fin de 755 dans la région de l’actuel Pékin est menée par un général, métis de Sogdien et de Turque, du nom d’An Lushan. Les armées rebelles s’emparent des deux capitales, Luoyang et Chang’an, au début de 756, et obligent l’empereur à se réfugier au Sichuan. L’Empire des Tang ne survivra que grâce aux troupes étrangères, celles des Ouïgours, Turcs sédentarisés du Nord-Ouest, et des Tibétains. Les conséquences de cette rébellion, qui dure de 755 à 763, seront graves: perte des élevages de chevaux du Gansu, coupure des routes d’Asie centrale occupées par les Tibétains, les Ouïgours et les Arabes, installation au Yunnan du puissant royaume tibéto-birman du Nanzhao, affaiblissement du pouvoir central qui devra sacrifier une part de plus en plus grande de son autorité dans les provinces au bon vouloir de «commissaires impériaux» préposés au commandement de régions étendues.

Cependant, la rébellion est suivie d’un effort remarquable de redressement qui se traduit par la réorganisation du système fiscal, le développement du monopole du sel qui favorise l’essor des grands marchands de Yangzhou dans le bas Yangzi et le renforcement des armées du Palais. La transformation la plus riche de conséquences à long terme consiste dans l’adoption, en 780, d’un véritable impôt foncier qui porte sur l’étendue et la valeur des terres cultivées et remplace les droits du pouvoir politique sur les individus et leur travail; ce système avait obligé l’État à répartir les terres en fonction des travailleurs et à limiter les domaines privés pendant toute la période qui s’étend de la fondation de l’Empire au VIIIe siècle. Les migrations d’agriculteurs des provinces du Nord et la formation de domaines privés avaient rendu en effet de plus en plus difficile, depuis le début du VIIIe siècle, le contrôle très minutieux qu’exigeait le système des répartitions de terres. Les rébellions de «commissaires impériaux» qui se multiplient au IXe siècle provoquent d’autre part des changements profonds dans l’organisation des armées et dans la composition des classes dirigeantes: au lieu des armées de conscrits – qui avaient été la règle depuis les Qin et les Han – se constituent des armées de mercenaires dans les commanderies militaires indépendantes du pouvoir central; d’autre part, l’ancienne aristocratie issue des empires établis à Chang’an depuis le VIe siècle ainsi que la classe des hauts fonctionnaires lettrés recrutés par concours aux VIIe et VIIIe siècles y sont complètement éliminées, tandis que le pouvoir passe à des hommes nouveaux venus des couches inférieures de la société.

La vie intellectuelle

L’expansion chinoise sous les Tang a pour effet un développement sans précédent des relations entre l’Asie orientale et les autres régions du continent: Asie centrale, Iran et Inde, pays de l’Asie du Sud-Est. Aux VIIe-VIIIe siècles, Chang’an est une ville cosmopolite où se coudoient Syriens, Arabes, Iraniens, Sogdiens, Turcs, Coréens, envoyés des royaumes de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est. Les cultes étrangers sont non seulement tolérés mais reconnus officiellement. Dans les villes du Nord-Ouest et à Luoyang, christianisme nestorien, mazdéisme, manichéisme sont pratiqués par des hommes originaires de Transoxiane, des Iraniens et des Ouïgours, tandis que l’islam est représenté à Canton par différentes sectes musulmanes. Mais c’est surtout le bouddhisme qui connaît à cette époque un essor remarquable, car la Chine des Tang est en relation avec tous les pays bouddhisés de l’Asie. Traductions, travaux d’exégèse bouddhique, histoires et bibliographies du bouddhisme, pèlerinages, peinture religieuse, littérature populaire, constructions de monastères, importance des communautés et des sectes témoignent de la très grande vitalité du bouddhisme sous les Tang.

La réunification de la Chine et la mise en place d’une puissante bureaucratie au début des Tang incitent à la compilation de nombreuses histoires officielles sur la période de division entre Nord et Sud (de la fin du IIIe siècle à la fin du VIe). Elles sont rédigées par des équipes d’historiographes et le caractère mécanique de ces compilations ne tarde pas à provoquer, par réaction, une réflexion sur les problèmes de l’histoire chez des hommes comme Liu Zhiji (661-721) et son fils Liu Zhi, auteur d’une histoire des institutions politiques en 740. Le système des concours de recrutement provoque, d’autre part, l’apparition d’encyclopédies de tous genres et l’essor de la poésie. Les VIIe-IXe siècles sont l’âge d’or de la poésie classique avec de très célèbres poètes tels que Li Bo (701-762) et son contemporain Wang Wei, Du Fu (712-770) dans la première moitié du VIIIe siècle, Bo Juyi (772-846) et Li Shangyin (812-858) au IXe siècle.

Les progrès en Chine du Nord des populations de montagnards et de nomades sinisés et le déclin de l’influence chinoise à l’extérieur, à partir de la rébellion d’An Lushan (755-763), ont pour contrecoup une réaction nationale de xénophobie et de retour aux sources anciennes de la tradition classique, dans le domaine de la pensée et du style écrit avec Han Yu (768-824) et Liu Zongyuan (773-819), fondateurs du mouvement dit du «style antique» (guwen ). Cette réaction, qui contribuera à la formation du «néo-confucianisme» des XIe-XIIe siècles, a pour effets plus immédiats une proscription de tous les cultes étrangers au cours des années 843-845. Malgré sa puissance, le bouddhisme a beaucoup à souffrir de cette répression au cours de laquelle les biens de l’Église sont confisqués par l’État, et les communautés dispersées.

8. Les Cinq Dynasties (907-960), les Song du Nord (960-1126) et les Song du Sud (1127-1279)

Élaboration d’un nouvel empire

Une nouvelle société et un nouveau type d’empire sont en gestation à partir de la fin du IXe siècle, lorsque s’affaiblit le pouvoir central et que tendent à se constituer des unités régionales autonomes. Les «commissaires impériaux» éliminent les anciennes classes dirigeantes et deviennent entièrement indépendants après la grande rébellion paysanne de Huang Chao (875-884). À partir de cette époque, le pouvoir central des Tang n’a plus qu’une existence nominale et disparaîtra en 907, quand les unités régionales, après avoir pris le nom de «royaumes», seront érigées en «empires». La disparition des Tang ouvre la période dite des «Cinq Dynasties»: elle désigne les pouvoirs qui se succèdent à Kaifeng, au Henan, et règnent, de 907 à 960, sur la Chine du Nord (à l’exception d’une partie du Sh nxi où s’est établi un royaume indépendant, d’origine turque). Le reste de l’Empire des Tang est alors divisé en six ou sept royaumes dont les territoires correspondent le plus souvent à des régions naturelles: Guangdong, Fujian, Zhejiang, Jiangxi et bas Yangzi, Sichuan, moyen Yangzi et Hunan.

La disparition d’un pouvoir central puissant a pour effet tout à la fois un développement autonome de l’économie des régions et un recul de la puissance chinoise sur les confins de l’ancien Empire des Tang. Le Vietnam (delta du fleuve Rouge et ancienne province d’Annam), qui avait fait partie pendant près d’un millénaire d’unités politiques chinoises (Empire Han, dynasties du Sud établies à Nankin, Empires Sui et Tang), se libère de la tutelle de la Chine, tandis que, chez les populations plus ou moins sinisées de nomades et de montagnards du Nord-Est et du Nord-Ouest, l’évolution en cours au Xe siècle devait mener à la formation de grands empires indépendants.

La sixième des «dynasties» éphémères qui s’installe à Kaifeng en 960 réussira cependant à réunifier l’ensemble des pays chinois, à la suite de campagnes qui dureront de 963 à 979. Issu des Cinq Dynasties, le nouvel Empire des Song en gardera l’un des traits les plus caractéristiques: le pouvoir central y aura pour principal soutien, non plus une aristocratie terrienne à traditions militaires comme sous les Tang, mais une armée de mercenaires dont le noyau principal sera formé par la garde personnelle des empereurs.

Afin de mettre en place le personnel administratif dont le nouvel Empire a besoin, les Song ont très largement recours aux concours de recrutement, dont l’organisation atteint dès le XIe siècle son plus haut degré de perfection. Ce système de choix et de promotion fonctionne de façon impartiale et assure un certain renouvellement des milieux dirigeants, en dépit de la prépondérance des familles lettrées du bas Yangzi et du nord du Zhejiang qui fournissent le plus grand nombre des fonctionnaires. L’existence au gouvernement et dans l’administration d’organes d’information et de contrôle multiples et indépendants les uns des autres, à l’abri des pressions du pouvoir central, assure l’efficacité du système étatique et le règne d’une certaine justice.

Révolution de l’économie et transformation de la société

L’époque des Song se signale d’autre part par toute une série de nouveautés qui apparentent la Chine des XIe-XIIIe siècles à l’Europe des XVe-XVIIe siècles. La grande jonque de haute mer – produit de toute une accumulation d’expériences et de trouvailles techniques (gouvernail d’étambot, ancres, compartiments étanches, treuil, système de voiles, boussole marine en usage plus d’un siècle avant sa première apparition en Europe vers 1200) – est à l’origine d’une expansion commerciale chinoise en Asie du Sud-Est et dans l’océan Indien, qui ne déclinera que dans le courant du XVe siècle; l’essor des activités commerciales, dû en partie aux progrès des techniques maritimes et à l’extension du système des canaux dans le bassin du Yangzi, est favorisé par l’accroissement des moyens de paiement (monnaies de cuivre fondues en très grandes quantités et exportées au Japon et en Asie du Sud-Est, diffusion des assignats dont les premières émissions ont lieu au Sichuan en 1024, effets de commerce) et par les progrès de l’agriculture (de nouvelles variétés de riz plus résistantes et plus précoces sont importées du Champa, sur les côtes sud-est du Vietnam; de nouvelles terres sont gagnées en bordure des lacs; on assistera, à la fin du XIIIe siècle, aux débuts de la culture du coton et de celle du sorgho venu d’Éthiopie). La classe très diversifiée des marchands se développe et modifie par sa présence les caractères généraux de la société chinoise. L’État, qui cherche à s’assurer le contrôle d’une économie en plein essor par le moyen des monopoles (sel, thé, alcool), est amené à multiplier le nombre des offices à fonctions économiques et les effectifs de ses fonctionnaires. La part de la fiscalité d’origine commerciale s’accroît au point de dépasser celle des impôts agraires, ce qui représente un cas unique dans l’histoire de la Chine.

Cet essor commercial, particulièrement sensible dans le bassin du Yangzi, au Sichuan et sur les côtes du Sud-Est, provoque le développement de grosses agglomérations urbaines dans l’intérieur et de ports très actifs sur les côtes du Fujian et du Zhejiang (Quanzhou, Fuzhou, Wenzhou), d’où sont exportées principalement des céramiques chinoises et où sont importés des produits de luxe. La civilisation du XIe au XIIIe siècle en Chine est une civilisation typiquement urbaine, comme l’est celle de l’Islam à la même époque.

Les progrès techniques sont remarquables dans tous les domaines: les premiers emplois de la poudre à des fins militaires sont signalés aux environs de l’an 1000; la première horloge hydraulique à échappement est construite à Kaifeng en 1088, un odomètre en 1027, des bateaux à roues mues par pédaliers apparaissent dans les combats navals contre les envahisseurs Jurchen au début du XIIe siècle. Mais c’est surtout la diffusion de l’imprimerie par xylographes – elle s’est perfectionnée depuis ses débuts au VIIIe siècle – qui a les plus grandes conséquences, car elle provoque une diffusion générale du savoir et accroît le nombre des classes lettrées. Les premières grandes éditions datent du Xe siècle, et le nombre des ouvrages imprimés se multiplie très rapidement à partir du XIe siècle. Pour diverses raisons, en particulier celle de la complexité de l’écriture, l’emploi des caractères mobiles, dont les premiers essais ont lieu au cours des années 1041-1048, restera limité jusqu’à l’époque contemporaine. Mais la xylographie, procédé commode, peu coûteux et relativement rapide, répond en fait à tous les besoins de diffusion.

La menace de la steppe et ses conséquences

Tous ces aspects positifs sont cependant menacés par une faiblesse fondamentale: dès sa fondation, l’Empire des Song est privé des moyens qui lui auraient permis d’adopter une politique offensive à l’égard de la steppe. Les régions d’élevage de chevaux, au Gansu, au Sh face="EU Caron" オnxi et au Sh nxi, sont occupées ou troublées par les incursions des Tibétains et des éleveurs nomades, et de puissants empires, qui étaient en voie de constitution au Xe siècle, s’installent l’un dans les provinces du Nord-Ouest, l’autre en Mandchourie et en Mongolie orientale. Contre les ennemis proches, l’Empire des Song cherchera l’alliance des tribus qui les menacent sur leurs arrières et se révèlent ensuite des adversaires plus redoutables encore; il achètera la paix par de lourds tributs annuels en soieries et en argent, mais ne pourra empêcher ainsi l’occupation d’une partie de la Chine du Nord-Est par les Kitan, fondateurs de l’empire des Liao, ni venir à bout des incursions tibétaines, ni même s’opposer à la formation du nouvel empire des Xia occidentaux dans le Nord-Ouest. En 1004, il est contraint de se soumettre aux conditions des Liao à la paix de Shanyuan (Henan oriental), et par un traité signé en 1043 à celles des Xia occidentaux. Après une période de luttes très vives entre un parti de réformistes mené par Wang Anshi (1021-1086) et un parti conservateur dont un des chefs est l’historien Sima Guang (1019-1086), le climat social se détériore et la puissance des armées s’affaiblit très dangereusement au début du XIIe siècle. L’empire des Liao, avec lequel les Song étaient parvenus à établir un modus vivendi , est détruit dans les années 1124-1125 par des tribus Jurchen, du groupe des Toungouses; celles-ci ont créé en Mandchourie un empire du nom de Jin (Kin) et s’emparent de toute la Chine du Nord au cours des années suivantes, pourchassant les armées chinoises jusque dans le bas Yangzi. Contraint à l’exil, le gouvernement des Song se fixe en 1135 à Hangzhou, où il demeurera jusqu’à la conquête de la Chine du Sud par les Mongols. Cette époque, qui va de 1127 à 1279, est connue sous le nom de période des Song du Sud. Depuis le début du XIIe siècle jusqu’à la réunification de la Chine par les Ming, à la fin du XIVe siècle, toute la Chine du Nord jusqu’à la vallée de la Huai restera sous le contrôle d’empires fondés par des populations étrangères sinisées.

Les premières années des Song du Sud sont marquées par la lutte entre les partisans de la reconquête et de l’offensive et ceux de la paix avec les Jin. Les seconds sont animés par leur suspicion à l’égard des milices paysannes d’autodéfense, leur crainte des rébellions, leur hostilité devant l’ascendant que prennent certains généraux d’humble origine.

Au XIIIe siècle, tandis que l’essor commercial et urbain continue à s’affirmer, de grands domaines se constituent dans la région très fertile du bas Yangzi et du nord du Zhejiang. Cette évolution provoque des difficultés d’ordre social qui affaibliront l’Empire des Song au moment de l’invasion mongole à partir de 1272. Les essais de réformes tentés par Jia Sidao (1213-1275) arrivent trop tard et se heurtent à une violente opposition.

Le mouvement des idées à l’époque des Song

Les transformations de tous ordres que subit le monde chinois aux Xe-XIe siècles et la fermentation intellectuelle de l’époque des Song ne sont sans doute pas sans rapports. Le XIe siècle est, dans l’histoire de la pensée chinoise, l’un des plus féconds. Unissant, comme c’est la tendance générale à cette époque, théorie et mise en application, des réformistes s’efforcent de modifier système social et système politique (administration, armées, fiscalité, organisation villageoise, etc.). Les plus connus sont Fan Zhongyan (989-1052) et surtout Wang Anshi (1021-1086) qui se heurte à l’opposition farouche d’un parti conservateur. Wang Anshi a parfois été considéré à l’époque contemporaine comme un précurseur chinois du socialisme. À ce mouvement réformiste peut être rattaché le développement d’institutions de secours populaire mises en place par l’État, mais dont le principe était hérité de l’Église bouddhique: hôpitaux, hospices, nurseries, dispensaires, cimetières gratuits pour les indigents, etc.

Les philosophes du XIe siècle visent à construire des systèmes cosmologiques fondés sur des calculs mathématiques et répondant en même temps à des préoccupations éthiques. L’influence de la philosophie bouddhique est sensible, bien que les penseurs de cette époque n’en aient pas conscience. Au XIIe siècle, l’illustre Zhu Xi (1130-1200) fera la synthèse de ces divers courants et apparaîtra par la suite comme le penseur le plus orthodoxe de l’école néo-confucéenne (daoxue ) qui se signale principalement par une interprétation philosophique des Classiques d’inspiration moralisante et rationaliste.

La volonté de systématisation et les tendances rationalistes des néo-confucéens de l’époque des Song coïncident avec un développement sans précédent des connaissances. En histoire, le goût de l’époque est aux œuvres qui couvrent des périodes étendues et aux traités sur les institutions. Le grand ouvrage de Sima Guang, rédigé entre 1072 et 1084, est une histoire générale de la Chine, de 403 avant J.-C. jusqu’à l’avènement des Song. Une de ses originalités est de comporter des apparats critiques où est discutée la valeur des différentes versions fournies par les sources.

L’épigraphie et l’archéologie se développent à partir du XIe siècle et complètent, par leur apport, les sources historiques. Les travaux qui subsistent de cette époque ont été faits avec tant de soin – qu’il s’agisse d’édition de stèles et d’inscriptions ou de reproduction graphique de vases antiques – qu’ils sont encore très précieux aujourd’hui.

La littérature adopte en général le «style antique», imitation de la prose des Han et de l’époque des Royaumes combattants prônée par Han Yu et Liu Zongyuan au IXe siècle. C’est en «style antique» que Ouyang Xiu rédige sa Nouvelle Histoire des Tang (1060). D’autre part, le développement urbain est à l’origine d’activités de distraction très diverses (mimes, conteurs, montreurs de marionnettes, etc.), d’où naîtra une très riche littérature écrite en langue vulgaire: roman, conte, théâtre. Le théâtre commence à prendre son essor aux XIIIe-XIVe siècles, dans le bas Yangzi et le Zhejiang ainsi qu’à Pékin, capitale des empires barbares des Jin et des Mongols.

La diffusion de l’imprimerie permet un extraordinaire élargissement du savoir. Les XIe-XIIIe siècles voient la parution de nombreux ouvrages de géographie sur la Chine et les pays d’outre-mer que favorisent l’unification politique et l’expansion maritime, de recueils de notes variées (de caractère littéraire, scientifique, technique, historique et anecdotique), d’encyclopédies de genres divers, de monographies concernant des villes ou des provinces. En poésie, c’est le triomphe d’un nouveau genre qui s’est développé depuis la fin des Tang: le ci ou poème à chanter, composé sur des airs de musique et de forme libre.

9. Les empires barbares de la Chine du Nord du Xe au XIIIe siècle

Un empire dont les classes dirigeantes sont d’origine Kitan et se rattachent au groupe mongol se constitue dans le courant du Xe siècle en Mongolie orientale et en Mandchourie. Il prendra en 986 le nom d’empire des Liao et dominera au XIe siècle toute la zone des steppes, cherchant à imposer sa domination à la Corée et empiétant sur les provinces chinoises du Hebei et du Sh nxi. À partir de 1005, les Song acceptent de livrer aux Liao des tributs annuels en échange d’une paix précaire, et ces tributs en soieries et en argent constituent pour les Kitan une monnaie d’échange dans leurs relations avec l’Asie centrale et le monde islamisé. Le prestige des Kitan est si grand dans tout le nord de l’Asie, depuis le Japon jusqu’à la Russie méridionale, qu’il explique pourquoi le nom de la Chine – qui s’est imposé en persan, en turc occidental, ainsi que dans une partie des langues slaves – est dérivé de l’ethnique Kitan, ou Kitai (d’où le mot «Cathay» utilisé par les Anglais à la suite de Marco Polo). Si les Kitan doivent leur richesse commerciale à la Chine, ils lui doivent aussi les progrès de leur puissance militaire: à partir de cette époque, l’association des techniques de la guerre de siège à celle des attaques de cavalerie permettra aux peuples d’origine nomade la conquête systématique des pays d’agriculture sédentaire. Les Liao, comme plus tard les Jin, sont fortement imprégnés de culture chinoise et leurs populations comptent un grand nombre de Chinois (anciens colons de Mandchourie et de Mongolie médirionale, transfuges, prisonniers de guerre, etc.). La conquête de la Chine du Nord commencée par les Kitan sera poursuivie par les Jurchen, population d’origine toungouse et alliée des Song, qui avait fondé le nouvel empire des Jin. Les Jin mettent fin à l’empire Liao en 1124-1125, s’emparent de Kaifeng, la capitale des Song, en 1126 et occupent toute la Chine du Nord jusqu’à la vallée de la Huai. Ils établiront leur capitale à Pékin en 1153, puis à Kaifeng en 1214, à la suite des attaques mongoles.

Dans le Nord-Ouest, des Tangut, proches parents des Tibétains métissés de Tabghatch, créent un grand empire unissant des populations d’origine et de genre de vie différents: pasteurs Tuyuhun du Kuku-nor, agriculteurs chinois, éleveurs nomades de Mongolie, éleveurs et agriculteurs tibétains, Turcs ouïgours sédentarisés, etc. Cet empire, qui s’enrichit grâce au commerce et aux tributs payés par la Chine à partir de 1043, est connu dans l’histoire sous le nom de Xi Xia ou Xia occidentaux. La langue officielle est du type tibéto-birman et l’écriture est imitée de l’écriture chinoise. Les Xi Xia subsisteront jusqu’à l’offensive que dirigera contre eux en 1225-1227 le premier empereur mongol, Chenghiz-khan (ou Gengis, ou Genghis, ou Tchinggis Khan).

10. Le joug mongol (1280-1368)

Établissement d’une dynastie étrangère

Dans les premières années du XIIIe siècle est formée, au nord des empires Jin et Xi Xia, une nouvelle fédération de peuples de la steppe par un chef mongol du nom de Temügin qui prend, en 1206, le titre de Chenghiz-khan, «empereur des mers». La capitale de ce nouvel empire, qui a pour antécédents illustres les empires des Xiongnu (IIe-Ier s. avant J.-C.) et des Turcs (VIe-VIIe s.), est située dans une vallée à l’ouest de l’actuelle Oulan-Bator, capitale de la Mongolie-Extérieure. Elle a pour nom Karakorum. Au cours de son règne, de 1206 à 1227, Chenghiz-khan lance des offensives foudroyantes en direction de l’Asie centrale, du Proche-Orient et de la Russie méridionale. Il s’attaque à la Mandchourie, à la Corée et à la Chine du Nord. L’empire des Xi Xia est détruit en 1227 et Pékin occupée dès 1215. Après la mort de Chenghiz-khan, des empires mongols indépendants se constituent en Russie d’Europe (empire de la Horde d’or), au Proche-Orient (empire des Ilkhan), en Asie centrale et en Asie orientale. Le dernier de ces empires, et le plus puissant d’entre eux, s’attachera entre 1231 et 1257 à étendre son emprise en Chine du Nord, en Corée et au Sichuan et, plus au sud, à pénétrer au Yunnan et dans le bassin du fleuve Rouge, dans le nord du Vietnam. Les Song du Sud, qui s’étaient tout d’abord alliés aux Mongols contre les Jin, leurs voisins immédiats, parviendront à résister aux attaques mongoles jusqu’en 1273, année de la chute de Xiangyang, place forte qui défendait l’accès de la basse vallée de la Han et du moyen Yangzi. Entre 1273 et 1300, les Mongols mettent fin à l’Empire des Song du Sud, poursuivent leurs attaques dans la péninsule indochinoise (en Birmanie, au Vietnam, au Champa et au Cambodge) et lancent, en même temps, des expéditions maritimes contre le Japon et l’île de Java. De toutes ces opérations, seule l’occupation de la Chine du Sud, achevée en 1279, réussit pleinement. Neuf ans plus tôt, les Mongols avaient adopté un titre dynastique à la chinoise: celui de Yuan.

Les tribus de la steppe, unifiées par les Mongols, étaient restées beaucoup plus frustes que ne l’étaient les anciens éleveurs nomades qui avaient fondé les empires des Liao et des Jin et qui s’étaient profondément sinisés. Cependant, au fur et à mesure de leur conquête, les Mongols sauront mettre à leur service les populations conquises, faisant appel de préférence, pour administrer la Chine, à des musulmans d’Asie centrale ou du Proche-Orient, à des hommes originaires de l’Europe, à des Tangut ou des Tibétains. Les peuples les plus anciennement conquis et ralliés aux Mongols bénéficient, en effet, d’un statut privilégié par rapport à ceux qui ont été soumis à date plus récente. Ainsi s’instaure une hiérarchie de peuples qui comprend à son sommet les tribus mongoles, puis les populations de l’Asie centrale, du Proche-Orient et l’ancien empire des Xi Xia (Turcs, Ouïgours, Tibétains, Iraniens de Transoxiane, etc.), puis les habitants de l’ancien empire des Jin en Mandchourie et en Chine du Nord (Chinois, Kitan et Jurchen sinisés) et enfin, au plus bas degré de l’échelle, les populations les plus cultivées et les plus raffinées de toute cette mosaïque de peuples, les habitants de l’Empire des Song du Sud.

L’aristocratie mongole, peu touchée par l’influence de la civilisation chinoise, est plus sensible à celles de l’Asie centrale et du Tibet. C’est l’écriture ouïgoure, issue elle-même de l’écriture syriaque, qui est adoptée et adaptée pour transcrire le mongol (une écriture inspirée de l’écriture tibétaine est mise au point par le moine tibétain Phags-pa en 1269, mais elle n’arrive pas à s’imposer), et les conquérants se convertissent au lamaïsme à partir des environs de 1260. Par contre, les institutions chinoises jouent un rôle capital dans le nouvel Empire et sont à l’origine de sa puissance: les impôts prélevés sur les populations chinoises sont sa principale source de richesse; le système des relais de poste, adopté très tôt par les Mongols, met en relation toutes les parties du continent eurasien: établi à des fins politiques et militaires, il aura des effets importants sur l’histoire des civilisations en permettant un échange d’emprunts et d’influences; le système des canaux est étendu, et un grand canal, construit aux environs de 1300, relie la Chine du bas Yangzi à la région de Pékin, promue capitale à partir de 1260. Les Mongols adoptent, d’autre part, l’institution chinoise des assignats, dont ils font la principale monnaie de l’Empire et qu’ils impriment en telle quantité que l’inflation se développe rapidement à partir de la fin du XIIIe siècle.

Les contacts de civilisation à l’époque mongole

L’unification politique de la plus grande partie de l’Asie par les Mongols a ouvert la Chine et l’Asie orientale aux influences les plus lointaines plus largement encore que ne l’avaient fait les expansions chinoises de l’époque des Han et de celle des Tang. Des voyageurs de toutes les nations parcourent le continent eurasien, entre le milieu du XIIIe siècle et le milieu du XIVe. Parmi ceux qui ont laissé un nom et des mémoires, citons les moines franciscains Jean de Plan Carpin (1245), Guillaume de Rubruck (1253), Jean de Mont-Corvin nommé archevêque de Pékin par le pape Clément V en 1307, Odoric de Pordenone (vers 1316-1329), le marchand vénitien Marco Polo (en Asie orientale de 1272 à 1292), le Tangérois Ibn Battuta (aux environs de 1345). Le christianisme romain s’implante pour la première fois en Mongolie et à Pékin à l’époque mongole, mais ces premiers contacts ne laisseront pas de traces durables et resteront ignorés des premiers missionnaires jésuites qui viendront en Chine par la voie des mers à partir de la fin du XVIe siècle. Les circonstances sont plus favorables à la pénétration de l’islam. C’est à l’époque mongole que commencent à se constituer au Xinjiang, au Gansu et au Yunnan les communautés musulmanes chinoises et ouïgoures dont les rébellions joueront un si grand rôle dans la Chine des Qing aux XVIIIe et XIXe siècles (rappelons qu’on dénombrait en Chine 50 millions de musulmans à la veille de l’avènement de la république populaire de Chine). L’influence de l’astronomie et de la cartographie musulmanes se fait sentir dès le XIIIe siècle, et les Ming, qui chasseront de Chine les Mongols, continueront à recourir aux services des astronomes musulmans. Outre l’islam, une grande religion est favorisée par l’installation des Mongols en Asie orientale: le lamaïsme tibétain, dont le clergé obtient de contrôler toutes les communautés religieuses, taoïstes et bouddhistes, à partir de Pékin dans le Nord et de Hangzhou dans le Sud.

Mais les voyages et les influences n’ont pas été à sens unique. De nombreux Chinois ont été appelés à se rendre en Transoxiane, en Iran, en Sibérie et jusqu’en Russie, et des colonies chinoises se sont installées dans toutes ces régions. Des éléments de la civilisation chinoise ont pu ainsi se transmettre dans les pays du Proche-Orient et de l’Europe: poudre explosive, imprimerie, techniques des ingénieurs chinois, pratiques médicales (Rashid ud-Din rédige en 1313 un ouvrage intitulé: Le Trésor de l’Il-khan sur les sciences du Cathay ).

Dans le domaine littéraire, les études classiques restent en sommeil; en revanche, le théâtre, l’art des conteurs et le roman issus des quartiers d’amusement de la Chine des Song sont en plein essor. Le théâtre des Yuan passe à juste titre pour une des gloires de la Chine. Les deux plus célèbres dramaturges, dans la seconde moitié du XIIIe siècle à Pékin, sont Ma Zhiyuan et Guan Hanqing, un ancien sujet de l’empire des Jin. Les grands romans, qui seront édités au début des Ming à la fin du XIVe siècle, circulent déjà dans des versions qui ne nous sont pas parvenues. Enfin, la peinture de paysage, avec des peintres tels que Ni Zan (1301-1374), continue très brillamment la tradition de l’époque des Song.

11. Les Ming (1368-1644)

Un pouvoir autocratique

L’occupation de la Chine par les Mongols dure peu de temps: c’est en 1234 qu’ils s’emparent de l’ensemble de la Chine du Nord, en 1279 qu’ils achèvent la conquête du Sud. Mais les soulèvements qui devaient mettre fin à leur règne commencent dès le milieu du XIVe siècle. La Chine de la Huai et la vallée du Yangzi échappent bientôt à leur contrôle et l’un des chefs de rébellion, Zhu Yuanzhang, fonde à Nankin en 1368 le nouvel Empire des Ming. C’est, depuis les environs de 200 avant notre ère, le premier exemple d’insurrection populaire qui aboutisse à la fondation d’une dynastie.

Pour remettre en état une Chine ruinée par les guerres et par l’exploitation des Mongols, le fondateur, qui adopte le nom de règne de Hongwu (1368-1398), entreprend une œuvre gigantesque de reconstruction économique: reboisement, remise en valeur des terres, régulation des cours d’eau et irrigation, repeuplement des zones dévastées. Un grand effort est fourni parallèlement pour recenser la population et établir un cadastre général des terres de l’Empire. En même temps, les familles sont distinguées suivant leurs métiers et leurs fonctions: familles de simples paysans, familles de l’armée qui doivent fournir hommes et ressources nécessaires à la constitution des armées, familles d’artisans soumises à des corvées pour le compte de l’État. Ces familles, qui dépendaient de ministères différents et autonomes (finances, armées et travaux publics), ayant leur propre budget et leur propre administration, devaient en théorie conserver le même statut de génération en génération. Mais l’évolution économique et sociale ne tarde pas à ruiner cette constitution trop rigide. Dès le début du XVe siècle, les familles de l’Empire commencent, en effet, à changer de statut en dépit des interdictions, et la redistribution des conditions sociales est générale.

Du point de vue politique, le règne de Hongwu, au cours duquel auront lieu de grands procès politiques et de grandes purges, inaugure un nouveau type de pouvoir, différent de ceux qu’avait connus la Chine jusqu’alors. La centralisation fait des progrès sensibles, en même temps que s’affirme le caractère autoritaire et despotique du pouvoir impérial. Ce pouvoir n’est plus alors limité par la puissance de grandes familles aristocratiques, comme au début des Tang, ni contrôlé par des organismes politiques indépendants et par une administration puissante, comme à l’époque des Song. Le pouvoir central agit dans le secret, se méfie de ses propres agents et n’est plus en contact avec la population. La coupure entre le gouvernement impérial et la Chine active, commerçante et intellectuelle du bas Yangzi sera encore accentuée par le transfert, définitif vers 1450, de la capitale de Nankin à Pékin. L’époque des Ming voit le développement des polices secrètes et de la puissance des eunuques que favorisent leurs fonctions militaires et économiques au Palais et le contrôle qu’ils exercent sur la police politique. Les eunuques domineront entièrement le gouvernement à certaines époques et plus particulièrement au début du XVIe siècle et dans la première moitié du XVIIe.

Le grand règne de Yongle (1403-1424) est marqué par la poursuite de l’expansion militaire vers la Mongolie et vers la vallée de l’Amour, qui avait été commencée sous Hongwu, désireux d’éloigner la menace des tribus mongoles. La Chine retrouve sous Yongle les frontières qu’elle avait à l’époque de la dynastie mongole des Yuan et s’étend même au Vietnam entre 1406 et 1427. Elle déploie, en même temps, une intense activité diplomatique en Asie du Sud-Est, au Japon, en Asie centrale ainsi que dans l’océan Indien. De grands voyages maritimes sont organisés sous la conduite d’eunuques dont le plus célèbre est le musulman Zheng He, afin d’affirmer le prestige de la Chine dans les mers du Sud et jusqu’aux côtes de l’Inde et de l’Afrique orientale. Ces voyages, dont les principaux furent au nombre de sept, amènent, entre 1405 et 1433, les flottes et les armées chinoises sur les côtes sud-est du Vietnam, à Java, à Sumatra, en Malaisie, à Ceylan, sur les côtes occidentales de l’Inde du Sud, dans le golfe Persique, à Aden, en mer Rouge et sur la côte des Somalis. Ces grands voyages maritimes, au cours desquels Sumatra fut parfois relié sans escale aux côtes de l’Afrique, témoignent de l’avance de la marine chinoise sur celles des pays d’Europe qui n’entreprendront des voyages d’importance égale qu’à l’extrême fin du XVe siècle.

Les difficultés

Le milieu du XVe siècle marque cependant le passage d’une période d’expansion à une période de repli. Les tribus mongoles reconquièrent les positions perdues en Mongolie et empiètent sur le nord du Sh nxi. Leur pression en Chine du Nord, dans le courant du XVe siècle, a incité à la construction des Grandes Murailles dont certains tronçons subsistent encore aujourd’hui.

La poussée des Mongols, qui a pour origine les restrictions apportées par les Ming à leurs échanges commerciaux avec la Chine, recommencera à se faire sentir à partir de 1540 et atteindra sa plus grande intensité au milieu du XVIe siècle. Pékin sera même assiégé pendant quelques jours en 1552. Mais les Ming parviendront à établir un modus vivendi avec les Mongols à partir de 1573.

Une autre menace plus grave vient de la piraterie d’origine japonaise, qui sévit sur les côtes depuis le Shandong jusqu’à la région de Canton et l’île de Hainan. Née des efforts de l’administration des Ming pour combattre la contrebande et de la détérioration du climat social (de nombreux Chinois se livrent à la piraterie aux côtés des Japonais), la piraterie devient un terrible fléau pour toutes les provinces maritimes et surtout pour la région riche et commerçante du bas Yangzi et du nord du Zhejiang, au cours des années 1540-1565.

Les recherches sur l’histoire économique et sociale de la Chine des Ming (la période correspond à l’extrême fin de notre Moyen Âge et aux débuts de nos Temps modernes) sont encore trop peu avancées pour qu’il soit possible de déterminer, de façon précise, l’évolution qui s’est produite au cours de la période s’étendant du début XVe siècle au milieu du XVIIe. En dépit de la complexité de cette évolution et de la diversité des régions où elle eut lieu, il semble néanmoins que ces transformations aient été très profondes. Elles se caractérisent en particulier par un développement continu de l’économie monétaire à base de lingots et de pièces d’argent que les importations en provenance d’Amérique accélèrent à partir de la fin du XVIe siècle, et par une extrême mobilité sociale au niveau des classes pauvres. La détérioration des conditions économiques dans les campagnes pousse une partie de la population à la recherche de nouveaux moyens de vie (petit artisanat, colportage, exploitation clandestine des mines, piraterie, etc.), tandis que les progrès techniques contribuent au développement du grand artisanat. L’essor de l’artisanat et des trafics commerciaux, stimulé peut-être à la fin du XVIe siècle par un afflux d’argent en provenance des colonies espagnoles d’Amérique (c’est vers 1570 que les Espagnols s’installent à Manille et commencent à commercer avec la Chine), provoque dans les provinces maritimes et dans la vallée du bas Yangzi une chute rapide du prix des terres. Un prolétariat urbain se constitue dans les régions où se sont établis de grands ateliers de tissage (cotonnades et soieries), de fabriques de porcelaines et de production de fonte et d’acier. Une classe de riches marchands et d’hommes d’affaires apparaît à cette époque, et l’évolution du goût littéraire semble refléter ces transformations sociales: la fin des Ming voit l’essor du roman de mœurs et du conte en langue vulgaire. C’est aussi au XVIe siècle que sont introduites en Chine de nouvelles plantes vivrières dont certaines viennent d’Amérique: patate douce et surtout arachide, qui commencent à prendre place dans le régime alimentaire des habitants de quelques provinces et qui joueront un rôle décisif dans l’expansion démographique de la Chine au XVIIIe siècle.

Après la période critique des offensives mongoles et des attaques de pirates japonais au milieu du XVIe siècle, un mieux relatif se fait sentir. Sous le ministère de Zhang Juzheng (1525-1582), au cours du règne de l’empereur Longqing (1567-1573) et au début de celui de l’empereur Wanli (1573-1620), a lieu une remise en ordre bénéfique des finances de l’État et de l’économie: réduction des dépenses de la Cour, défense des petits paysans exploités par les grands propriétaires et les usuriers, travaux de régulation sur le fleuve Jaune et sur la Huai. Mais à la mort de Zhang Juzheng en 1582, les eunuques reviennent au pouvoir, et c’est de nouveau le règne du laisser-aller, des dépenses folles et de la corruption. En 1592, Bobai, un important chef mongol rallié, se rebelle contre les Ming dans le Nord-Ouest. La même année, des troupes japonaises menées par le sh 拏gun Toyotomi Hideyoshi envahissent la Corée, pays vassal de la Chine. Le corps expéditionnaire chinois envoyé en 1595 ne parviendra à chasser les Japonais que trois ans plus tard, au prix d’opérations difficiles et très coûteuses.

La situation ne fera que s’aggraver au XVIIe siècle. À la fin de l’ère Wanli et sous le règne de son successeur Tianqi (1621-1627), une très grave crise politique oppose le clan des eunuques dirigé par le redoutable Wei Zhongxian et un parti de fonctionnaires intègres et patriotes (le parti de l’académie Donglin), et le malaise politique s’accompagne d’une faillite financière de l’État. Le trésor public ne peut subvenir à tout: aux dépenses somptuaires de la Cour, à l’entretien d’armées de mercenaires pléthoriques et inefficaces, au paiement des grasses pensions dues à cette noblesse que forment depuis Hongwu les membres de la famille impériale et leurs descendants. Pour remédier au déficit, l’État accroît si brutalement les taxes commerciales que des émeutes d’artisans se produisent dans les villes. De grandes insurrections éclatent dans les armées du Nord-Ouest à partir de 1627, à la suite de difficultés de ravitaillement et de certaines réductions de dépenses. La paysannerie s’y associe aussitôt et les zones insurgées ne feront que s’étendre jusqu’à la fin de la dynastie. Enfin, un nouveau péril apparaît dans le Nord-Est: des tribus Jurchen à demi sinisées, dont les ancêtres avaient fondé au XIIe siècle l’empire des Jin, ont commencé à pénétrer en Mandchourie et menacent la Chine du Nord. Elles devaient prendre en 1635 le nom de Mandchous et commencer en 1644 la conquête de l’Empire des Ming à partir de Pékin.

La vie intellectuelle entre la fin du XIVe siècle et le milieu du XVIIIe

Le despotisme du pouvoir impérial, le triomphe de l’orthodoxie officielle (le «néo-confucianisme» des philosophes Song des XIe-XIIe s.), l’isolement de l’intelligentsia semblent avoir eu des effets néfastes sur la vie intellectuelle au cours de la première moitié de la dynastie des Ming. Les seuls faits notables à cette époque sont la publication de grands romans en langue vulgaire (Shui hu zhuan , «Les Bords de l’eau», et San guo zhi yanyi , «Le Roman des Trois Royaumes»), qui se rattachent à la tradition romanesque des Song et des Yuan, ainsi que la compilation sur ordre impérial d’une très grande collection d’œuvres diverses entre 1405 et 1408, le Yongle dadian , qui compte près de 30 000 chapitres.

Un renouveau se produit cependant à partir du début du XVIe siècle et atteint son apogée au cours de l’ère Wanli (1573-1619), qui est justement une époque de profondes transformations sociales et économiques. C’est au XVIe siècle que se situe, avec Wang Shouren (ou Wang Yangming, 1472-1529) et ses successeurs, le développement d’une philosophie intuitionniste qui, contrairement aux thèses de la philosophie néo-confucianiste de l’époque des Song, affirme l’unité de l’action et de la connaissance.

Dans le domaine littéraire, le renouveau éclatant du théâtre, l’essor du roman et du conte en langue vulgaire, l’intérêt que portent certains penseurs et critiques à ces genres mineurs, méprisés par la tradition orthodoxe, ne sont sans doute pas sans rapports avec les transformations sociales de la fin des Ming: ils impliquent à la fois l’existence d’un nouveau public et l’accroissement du nombre des lettrés sans emploi. De même, l’évolution de la sensibilité dont témoigne cette littérature en langue vulgaire paraît liée aux conditions sociales et économiques de l’époque. Le Xi you ji , «Voyage en Occident», grand roman de tendance satirique qui puise à des sources d’inspiration très diverses, paraît vers 1570; le Jin Ping Mei , premier roman de mœurs où s’amorce une analyse psychologique des personnages, est publié vers 1619. De grands recueils de contes (contes sentimentaux, policiers, érotiques, satiriques, héroïques) paraissent entre 1623 et 1632.

L’intérêt porté aux connaissances pratiques est un autre trait caractéristique de la fin des Ming. Le nombre des ouvrages de caractère technique ou scientifique publiés entre la fin du XVIe et le milieu du XVIIe siècle est considérable. Ils intéressent aussi bien la pharmacopée, la médecine, l’agriculture, la géographie que les procédés artisanaux. Il faut mentionner spécialement le grand traité illustré de pharmacopée (Bencao gangmu ) de Li Shizhen, imprimé en 1596, le «Traité de défense militaire» (Wu bei zhi ) de Mao Yuanyi (1621), le Tian gong kai wu , ouvrage sur les techniques agricoles et artisanales (1637), et le «Traité d’agriculture» (Nongzheng quanshu ) rédigé à la veille de l’invasion mandchoue par Xu Guangqi, un des premiers Chinois convertis au christianisme.

12. La dynastie sino-mandchoue des Qing (1644-1911)

Établissement de la domination mandchoue

Les circonstances de la conquête de la Chine par les Mandchous sont bien connues et révèlent que cette conquête est venue mettre un terme à une crise sociale et économique si profonde qu’elle devait, dans tous les cas, amener la chute de la dynastie des Ming. Les zones de rébellion, nées des difficultés de la paysannerie et du mauvais approvisionnement des troupes, s’étendent en Chine du Nord à partir de 1627, gagnent le bassin du Yangzi et aboutissent vers 1636 à la formation de deux grandes régions autonomes, l’une en Chine du Nord, dirigée par Li Zicheng, l’autre dans le bassin du Yangzi et au Sichuan, dirigée par Zhang Xianzhong. Á ces troubles s’ajoutent, pour le pouvoir central, un déficit dramatique des finances et l’affaiblissement des armées impériales. Les Jurchen du Jehol, en Mongolie orientale, ont commencé en 1618 la conquête de la Mandchourie, vieille terre de colonisation chinoise et verrou de l’Empire dans le Nord-Est. Cette conquête est achevée en 1642. Mais les classes dirigeantes des Ming considèrent généralement ces envahisseurs, qui ont adopté le nom de Mandchous (Manzhou) et le titre dynastique de Qing, comme des alliés éventuels contre une rébellion qui reste leur principal souci. On comprend, dans ces conditions, la volte-face de Wu Sangui, général préposé au commandement des armées Ming massées à la passe de Shanhaiguan entre Hebei et Liaoning, au moment de la prise de Pékin par Li Zicheng et à la nouvelle du suicide de l’empereur. Car, pour la plupart des fonctionnaires des Ming, il importe, avant tout, de venger la mort de leur souverain. Ainsi, les Mandchous trouvent dans leur conquête de la Chine, facilitée par l’anarchie générale, une complicité de fait chez certains dirigeants chinois. La résistance des Ming en Chine du Sud et d’abord à Nankin s’organisera trop tard et avec des moyens limités. Malgré l’aide des pirates des côtes du Sud-Est (principalement celle de Koxinga, de son vrai nom Zheng Chenggong, à partir des environs de 1650), les Ming du Sud seront obligés de fuir du Fujian au Guangdong, puis au Guangxi avant d’être anéantis au Yunnan par les armées de Wu Sangui en 1661.

Les Mandchous, organisés en unités militaires qui portent le nom de Bannières et qui se multiplient par l’adjonction d’éléments mongols et chinois, s’installent en Chine comme une race de seigneurs destinée à régner sur une population d’esclaves, ainsi que le prouvent les mesures prises au début de la dynastie: interdiction des mariages mixtes, fermeture aux Chinois de la Mandchourie, ségrégation des Chinois dans les grandes villes, obligation du port de la natte et du costume mandchous, expropriation des paysans chinois et création d’enclaves mandchoues en Chine du Nord et surtout dans la région de Pékin. Les prisonniers de guerre constituent une classe d’esclaves dont la fuite est très sévèrement réprimée.

Cependant, une rapide évolution, favorisée par la présence de conseillers issus de milieux chinois ou sinisés du Nord-Est, amène les Mandchous à adoucir le caractère draconien des mesures prises dans le domaine agraire et dans celui du statut des personnes. Ils s’efforcent, en même temps, d’obtenir le concours des élites chinoises en maintenant en place les anciennes classes dirigeantes. Cette consolidation du pouvoir mandchou est l’œuvre du grand empereur Kangxi (1662-1722), grand patron des lettres et des arts chinois. Elle s’est accompagnée d’une sinisation de l’aristocratie mandchoue.

C’est aussi sous le règne de Kangxi que le gouvernement central affermit son emprise politique et militaire en Chine du Sud, et que commence une très large expansion de l’Empire dans la zone des steppes, en Asie centrale et au Tibet, expansion qui sera poursuivie sous les deux règnes suivants et donnera à l’Empire des Qing sa plus grande extension à partir de 1757.

Après avoir écrasé les Ming du Sud, les Qing devaient rencontrer de nouvelles difficultés en Chine méridionale. Les gouverneurs militaires qu’ils avaient mis en place au Guangdong, au Fujian et au Yunnan et qui avaient transformé peu à peu ces provinces éloignées en unités politiques pratiquement indépendantes se rebellent, en effet, en 1673. La rébellion ne sera écrasée que huit ans plus tard, en 1681. Deux ans plus tard, les Qing mettront fin au royaume indépendant que Koxinga avait créé à Taiwan (Formose), et la grande île sera définitivement rattachée à l’Empire. On peut donc dater de 1683, soixante-cinq ans après les premières attaques Jurchen contre l’Empire des Ming, l’établissement de la domination complète des Mandchous en Chine.

Expansion et apogée

L’expansion des Qing dans l’intérieur de l’Asie est liée à la question mongole où interviennent des facteurs à la fois militaires, diplomatiques et religieux. Elle a pour origine le conflit entre les Mongols orientaux ralliés aux Mandchous et les Mongols occidentaux (Oirats), maîtres du Xinjiang oriental, du Qinghai et du Tibet, où ils apparaissent comme les protecteurs du dalaï-lama aux yeux des populations de la steppe converties en majorité au bouddhisme tibétain. La puissance des Mongols occidentaux atteint son apogée avec Galdan, chef des Dzoungares, dont les offensives victorieuses tendent à reconstituer un grand empire des steppes et de l’Asie centrale à la fin du XVIIe siècle. La politique des Qing consistera, d’une part, à favoriser le lamaïsme pour faire pièce à l’influence des Dzoungares dans la zone des steppes (le dalaï-lama est reçu à Pékin en 1652, et la capitale des Qing devient le grand centre des impressions d’ouvrages bouddhiques tibétains et mongols, dès la seconde moitié du XVIIe siècle) et, d’autre part, à intervenir militairement dans la zone des steppes et au Tibet (offensive victorieuse des Sino-Mandchous contre les Dzoungares en 1696, expéditions au Tibet en 1720 et 1751). Le problème dzoungare ne sera cependant résolu qu’après le milieu du XVIIIe siècle, lors de la campagne menée dans la région de l’Ili, au sud du lac Balkhach, en 1756-1757. La conquête de la région de l’Ili entraîne celle des oasis occidentales du Turkestan chinois et la création d’un nouveau territoire sous administration militaire, qui prend le nom de Xinjiang («Nouveau Territoire») et sera transformé en province en 1884.

L’Empire des Qing atteint donc son apogée au milieu du règne de Qianlong (1736-1796). Plus vaste que l’actuelle république populaire de Chine, il s’étend de la mer d’Okhotsk au lac Balkhach, englobant non seulement le Tibet et le Turkestan chinois, mais le territoire de l’Ili, la Mongolie-Extérieure et l’île de Taiwan. Son prestige déborde ses frontières et s’affirme sur plus de la moitié du continent: Népal, Birmanie, Siam, Vietnam, Corée se reconnaissent les vassaux des empereurs de Pékin. Cette expansion politique coïncide avec un essor économique et démographique sans précédent. Les exportations chinoises de thé, de soieries, de cotonnades, de laques, de quincaillerie vers l’Asie du Sud-Est et jusqu’en Europe progressent rapidement, et le commerce avec l’étranger, qui ne représente qu’un sixième des trafics intérieurs, est largement bénéficiaire. Son essor est favorisé pendant tout le XVIIIe siècle par un afflux d’argent en provenance d’Amérique. La diffusion des nouvelles plantes (sorgho, maïs, patate douce, arachide) qui permet l’exploitation des sols pauvres, la prospérité générale, la paix intérieure et la douceur des mœurs politiques semblent être à l’origine de la plus forte expansion démographique de l’histoire. La croissance de la population, qui dépassera le chiffre de 300 millions à la fin du XVIIIe siècle, est d’environ 15 p. 100 par an au cours de l’ère Qianlong. Elle se ralentira pendant la première moitié du XIXe siècle et s’arrêtera complètement à partir de 1850. L’essor démographique du XVIIIe siècle entraîne une colonisation chinoise plus active qu’aux époques précédentes, à la fois à l’intérieur des limites de l’Empire (dans les régions de minorités ethniques de la Chine du Sud-Ouest, dans les territoires du Nord-Est tout d’abord réservés aux Mandchous ainsi qu’en Asie centrale) et en Asie du Sud-Est.

Au cours de la seconde moitié du règne de Qianlong, les troubles intérieurs et les guerres aux frontières se multiplient. Cause de dépenses très élevées, ils finiront par porter atteinte, dans les dernières années du XVIIIe siècle, à la prospérité de l’Empire. Ce sont des insurrections de populations musulmanes au Xinjiang en 1758-1759 et 1765, et au Gansu en 1781 et 1784; des soulèvements de minorités ethniques dans le nord-ouest du Sichuan en 1771-1776, à Formose en 1787-1788 et chez les Miao de la Chine du Sud-Ouest en 1795; des expéditions dans le nord de la Birmanie entre 1766 et 1770, au Vietnam en 1788-1789 et au Népal en 1790-1792. Enfin, des insurrections paysannes éclatent dans les provinces du Henan, du Sh face="EU Caron" オnxi, du Sichuan et du Hubei entre 1793 et 1795. Affiliés à la secte secrète du Lotus blanc, les rebelles ne seront réduits qu’au prix de longues et sanglantes campagnes, entre 1795 et 1803. Aux dépenses qu’entraînent la répression des soulèvements et les campagnes lointaines s’ajoutent, à la fin du règne de Qianlong, les gaspillages effrénés de la Cour et les progrès très rapides de la corruption à tous les niveaux de l’appareil administratif, sous l’influence pernicieuse de Heshen, jeune général des Bannières, favori de Qianlong à partir de 1780.

La vie intellectuelle du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe

L’invasion mandchoue a de profondes répercussions dans l’intelligentsia chinoise. Les penseurs de la seconde moitié du XVIIe siècle mettent en accusation la philosophie dominante de la fin des Ming, celle de l’école intuitionniste de Wang Yangming et, de façon plus générale, les spéculations du néo-confucianisme. Certains, comme Yan Yuan (1635-1704), suivant des tendances qui s’étaient fait jour à la fin des Ming, s’en prennent aux excès de la science livresque et préconisent un retour aux connaissances pratiques. Des sentiments d’hostilité à l’égard des Mandchous se retrouvent chez la plupart et surtout chez les trois grands historiens et penseurs du début des Qing: Huang Zongxi (1610-1695), Wang Fuzhi (1619-1692) et le plus célèbre des trois, Gu Yanwu (1613-1682). Ce dernier est considéré comme le père de l’«école des Han» (Hanxue). Celle-ci préconise un retour aux commentateurs Han des Classiques et une étude philologique de ces textes anciens qui doit permettre de retrouver leur sens primitif obscurci par les interprétations de l’époque des Song. Cette critique philologique, dont les débuts datent du milieu du XVIe siècle, fera de grands progrès au XVIIIe siècle, révélant le caractère apocryphe de certains textes classiques et remettant en cause les traditions les plus vénérables. Cette volonté de retour aux sources authentiques de l’Antiquité est illustrée, en particulier, par Dai Zhen (1724-1777), un des plus remarquables philosophes et érudits du XVIIIe siècle, passionné par l’histoire des mathématiques et des techniques, spécialiste de phonétique historique comme Gu Yanwu. Un de ses contemporains les plus originaux est Zhang Xuecheng (1738-1801), que ses réflexions sur les problèmes d’historiographie, sur l’objet et les fonctions de l’histoire devaient mettre sur la voie d’une pensée philosophique remarquablement cohérente.

Dès Kangxi, les empereurs mandchous s’efforcent de rallier les élites intellectuelles, favorisant les études classiques, subventionnant les académies, patronnant de grands projets d’édition auxquels collaborent de nombreuses équipes de lettrés. C’est ainsi que, parmi les plus importantes publications officielles de l’ère Kangxi, figurent la grande histoire des Ming, commencée en 1679 et achevée en 1735, un célèbre dictionnaire de caractères (1716) et, la même année, un grand dictionnaire d’expressions classées par rimes, une encyclopédie illustrée en 10 000 chapitres, compilée entre 1706 et 1725. À l’époque Qianlong, entre 1772 et 1782, est entreprise une collection gigantesque de toutes les œuvres écrites chinoises, accompagnée de notices critiques sur les auteurs et les ouvrages. C’est l’occasion, pour le pouvoir impérial, de mettre à l’index les ouvrages hostiles aux Mandchous et, d’une façon générale, à tous les pouvoirs d’origine nomade, ainsi que les œuvres non orthodoxes. Le renforcement de l’orthodoxie et de l’ordre moral apparaît d’ailleurs comme un des soucis constants du gouvernement des Qing. La littérature licencieuse est frappée d’interdit en 1687 et 1714, et de nombreux ouvrages dont les tendances politiques auraient pu déplaire aux dirigeants mandchous n’ont été conservés qu’en manuscrits et édités tardivement au XIXe siècle ou au début du XXe.

Bien que la littérature se soit ressentie de ce climat général, de grandes œuvres théâtrales voient le jour à la fin du XVIIe siècle et le roman en langue vulgaire continue à connaître un grand succès. Parmi les plus célèbres romans du XVIIIe siècle, doivent être mentionnés le Rulin waishi , «Histoire non officielle de la forêt des lettrés», ouvrage satirique qui prend à parti les lettrés ambitieux et les fonctionnaires corrompus, ainsi que le Hong lou meng , «Le Rêve du pavillon rouge», un des grands chefs-d’œuvre de la littérature chinoise laissé inachevé à la mort de son auteur en 1763. C’est aussi au XVIIIe siècle que se produit un essor du conte en langue classique et que se développe une littérature épistolaire.

La conquête mandchoue au milieu du XVIIe siècle, les encouragements du pouvoir impérial à partir du règne de Kangxi, le rôle de mécènes que jouèrent jusqu’aux environs de 1800 les grands marchands du bas Yangzi, le grand nombre des lettrés sans emploi, déjà caractéristique de la fin de l’époque des Ming, ont, sans aucun doute, influé sur le développement et sur l’orientation de la pensée et des lettres chinoises à l’époque des Qing. En revanche, les influences étrangères ne paraissent pas avoir laissé de traces très profondes. Les jésuites, très actifs et bien accueillis à partir de l’arrivée à Pékin en 1601 de Matteo Ricci, introduiront dans les milieux lettrés des éléments de mathématiques, d’astronomie et de géographie occidentales. Grâce à eux, l’influence de l’architecture et de la peinture européennes se fera sentir en Chine au XVIIIe siècle. Mais la position des jésuites devient plus difficile à partir de la condamnation des «rites» chinois par le Vatican en 1707. Le gros afflux de missionnaires, non plus seulement catholiques mais protestants, se produira beaucoup plus tard, à la suite des agressions occidentales, après la première guerre de l’Opium.

Crise de croissance et déclin économique

Un des grands tournants de l’histoire de la Chine se situe dans les dernières années de l’ère Qianlong, aux environs de 1800. L’évolution qui s’amorce à cette époque se poursuivra jusqu’au milieu du XIXe siècle et aura les plus graves conséquences sur les destins de la Chine. Il semble qu’un seuil ait été franchi au cours de l’ère Qianlong: l’économie de l’Empire (échanges et transports, production artisanale et agricole, pratiques commerciales, techniques), dont les progrès avaient été favorisés pendant tout le XVIIIe siècle par l’essor démographique, atteint alors son plus haut degré de développement et, comme dépassée par l’accroissement de la population, elle entre déjà dans son déclin. De la même façon et parallèlement, le système politique et administratif apparaît de plus en plus inadapté à des densités humaines, à des dimensions géographiques, à des problèmes économiques et sociaux qui sont très différents de ceux des débuts de la dynastie. L’Empire souffre d’une centralisation excessive et d’un excès de réglementation qui ligote les agents de l’État et leur interdit toute initiative. Rongé par la corruption, il semble suivre sur sa lancée, mû par la seule force d’inertie. Le malaise paysan, qui a déjà commencé à se manifester lors des soulèvements du Lotus blanc, se fera plus profond et aboutira aux terribles insurrections des années 1850-1870. Mais, à partir de 1820, la récession est aggravée par le déséquilibre du commerce extérieur dû aux importations d’opium et l’économie chinoise à monnaie d’argent entrera bientôt en concurrence avec une économie mondiale à monnaie d’or dominée par les pays occidentaux. La dépréciation constante de l’argent par rapport à l’or est un des grands phénomènes de l’histoire économique de l’Asie orientale au XIXe siècle. À ses effets généraux s’ajoutent ceux, plus particuliers, de la contrebande de l’opium. Pendant tout le XIXe siècle, les importations d’opium suivront une courbe ascendante que ne modifieront nullement les traités commerciaux extorqués à la Chine par les nations occidentales. Les indemnités de guerre, les tarifs préférentiels dont bénéficient en Chine les produits importés, la concurrence des flottes de transport et celle des industries étrangères devaient achever de ruiner l’économie chinoise dans la seconde moitié du XIXe siècle, cependant que des transformations sensibles affecteront la société et le système politique. Ces transformations intéressent principalement les armées dont la puissance avait décliné à partir de 1800, le personnel politique, les relations entre grandes unités provinciales et pouvoir central, et le nombre des déclassés qui est en constante augmentation par rapport au reste de la population.

13. La fin de l’isolement (1840-1885)

Ouverture forcée aux nations occidentales

Depuis la fin des guerres napoléoniennes, le renouveau des activités commerciales européennes en Extrême-Orient (Singapour est fondée en 1819) se traduisait par une pression constante en direction de la Chine. Les firmes étrangères acheteuses de thé et de soie supportaient avec impatience les restrictions imposées au XVIIIe siècle par le gouvernement mandchou. Seul Canton était ouvert aux marchands européens, et encore ceux-ci devaient-ils passer par l’intermédiaire d’une société commerciale chinoise, le Co-hong, qui fixait à son gré les prix et les contingents. Par ailleurs, l’économie chinoise se suffisait à elle-même; pour équilibrer le volume croissant de leurs achats autrement qu’en important en Chine du métal-argent, les Occidentaux s’étaient mis à pratiquer sur une grande échelle dans les provinces du Sud la contrebande de l’opium, denrée produite à bon compte par les sujets bengalis de la Compagnie britannique des Indes orientales.

Les incidents se multiplièrent à Canton, vers 1830-1835, entre marchands anglais et fonctionnaires chinois. En 1839, Lin Zexu, envoyé extraordinaire de l’empereur, fit saisir toutes les caisses d’opium se trouvant dans la ville, pour les brûler au cours d’une cérémonie expiatoire à caractère religieux (geste qui lui vaut une place d’honneur dans le «panthéon» du nationalisme chinois moderne). L’Angleterre riposta en engageant en Chine du Sud et vers les bouches du Yangzi une série d’opérations militaires («première guerre de l’opium») qui aboutirent en 1842 à la défaite chinoise et au traité de Nankin. La Chine acceptait de supprimer le système du Co-hong, d’ouvrir cinq ports (Canton, Shanghai, Ningbo, Amoy, Fuzhou) au libre commerce étranger, de limiter à 5 p. 100 ses tarifs douaniers et enfin de céder à l’Angleterre l’île de Hong Kong. En outre, les résidents étrangers en Chine ne relevaient plus de la juridiction ordinaire chinoise, mais de tribunaux présidés par leurs consuls (privilège de l’«exterritorialité»). De même ils étaient autorisés à résider dans les ports ouverts, ce qui fut le point de départ de la création des «concessions»: ces quartiers résidentiels des ports étaient soustraits à l’autorité régulière chinoise et administrés par les communautés marchandes étrangères sous le contrôle des consuls. Enfin, privilège obtenu l’année suivante par la France, la Chine acceptait de tolérer l’activité des missionnaires, interdite depuis le XVIIIe siècle.

Ce règlement est avantageux pour l’Occident, mais ne satisfait qu’à demi ses ambitions. Le commerce dans les ports ouverts ne progresse pas aussi vite qu’on l’espérait, tandis que les mandarins locaux se retranchent derrière les ordres impériaux pour laisser traîner en longueur les affaires qui surgissent dans les ports du Sud; en effet, conformément à la tradition chinoise, les relations avec les «barbares» étaient de la compétence, non du gouvernement central, mais des fonctionnaires locaux, et les Occidentaux s’accommodaient mal de cette situation peu conforme à leurs habitudes. Avec la «seconde guerre de l’opium», l’Angleterre prend à nouveau l’offensive, en 1856, appuyée cette fois par la France. Les alliés opèrent d’abord autour de Canton, dont le vice-roi Ye Mingchen poursuivait la politique intransigeante de Lin Zexu, puis en Chine centrale et enfin en direction de la capitale. Il faut que les issues de Pékin soient forcées et cette «cathédrale de l’Asie» (Victor Hugo), pillée en 1860 pour que soit ratifié un traité signé à Tianjin en 1858. Onze nouveaux ports sont ouverts au commerce occidental; les missionnaires sont autorisés à résider dans l’intérieur du pays. La Chine accepte d’entretenir avec les pays occidentaux des relations diplomatiques proprement dites; elle renonce au terme de «barbare» dans les documents diplomatiques, crée un ministère des Affaires étrangères et laisse s’installer à Pékin des légations occidentales. De son côté, la Russie a fait ratifier par le gouvernement mandchou l’occupation de vastes territoires chinois au nord et à l’est de la Mandchourie.

Le système des «traités inégaux» est désormais en place et va dominer pendant près d’un siècle les relations internationales de la Chine. Leur principal caractère est d’aboutir à une diminution de la souveraineté chinoise dans plusieurs domaines essentiels, telle l’administration (avec les «concessions») ou la justice (avec l’«exterritorialité»). De même, les flottilles militaires étrangères ont, depuis le traité de Tianjin, le droit de remonter les eaux intérieures chinoises, disposant ainsi d’un moyen de pression très efficace (la «politique de la canonnière»). La diminution de souveraineté est non moins nette en matière financière: non seulement les droits de douane sont limités à 5 p. 100, mais depuis 1859 ils sont collectés pour le compte de Pékin par une administration spéciale, des Douanes impériales de Chine; son personnel dirigeant est entièrement étranger et son chef (poste occupé de 1863 à 1907 par le célèbre Robert Hart) dispose d’une autorité de fait très étendue.

L’effet des guerres de l’opium ne s’est pas seulement fait sentir à long terme, par le jeu de tous les privilèges obtenus par l’Occident. Dans l’immédiat, la rapidité avec laquelle avaient cédé les autorités mandchoues a sévèrement amoindri leur prestige politique. En effet, les défaites chinoises de 1842 et de 1858-1860 sont essentiellement des défaites politiques. La capacité de résistance militaire du pays était loin d’être épuisée, comme l’avait montré en 1841 l’épisode de Sanyuanli, petit village voisin de Canton, où les paysans avaient eux-mêmes formé une milice et tenu tête aux soldats anglais. Mais le gouvernement de Pékin ne pouvait se permettre de faire appel systématiquement aux forces populaires contre les étrangers; son propre pouvoir était trop fragile et trop contesté.

Les soulèvements populaires

Il semblait donc que la dynastie mandchoue était en train de perdre le «mandat du Ciel», qu’elle était incapable de défendre les intérêts vitaux de la Chine. C’est dans ce contexte que se déclenche vers 1850-1870 une très puissante vague de soulèvements populaires, dont l’originalité est d’être l’expression conjointe de la crise sociale et politique chinoise, qui mûrissait depuis la fin du XVIIIe siècle, et de l’intervention occidentale.

La révolte des Taiping

Le plus important de ces mouvements populaires est la révolte des Taiping (1850-1864), à la fois paysanne, nationale et moderniste. Les rebelles s’en prirent aux propriétaires fonciers et attaquèrent les bureaux administratifs (yamen ); leur loi agraire égalitaire et communautaire, qu’ils promulguèrent en 1853, les rattache à la tradition des jacqueries d’autrefois, autant que leur nom lui-même (le terme de Taiping , «grande harmonie», avait été maintes fois utilisé comme slogan par des révoltes paysannes de l’ancienne Chine). Leur opposition au régime impérial est en même temps politique: ils veulent libérer la Chine des Tartares, et, dès 1851, leur chef Hong Xiuquan proclame l’avènement en sa personne d’une nouvelle dynastie chinoise, à caractère national; de ce point de vue, les Taiping sont les héritiers des sociétés secrètes anti-mandchoues des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais leur originalité est d’être en même temps influencés par l’Occident. Plusieurs de leurs chefs, en particulier Hong lui-même, avaient fréquenté les missionnaires anglo-saxons de Canton; la religion Taiping est un curieux mélange de traditions populaires anciennes et d’emprunts chrétiens. Hong se proclamait second fils de Dieu, égal au Christ en dignité, et la Bible tenait une grande place dans les cérémonies religieuses Taiping. L’intérêt que les rebelles portaient à l’Occident ne se limitait d’ailleurs pas au christianisme; ils créèrent un calendrier solaire, pour remplacer le vieux calendrier lunaire chinois; ils élaborèrent un projet de réformes à caractère moderniste, qui prévoyait des chemins de fer, une presse de type occidental, des postes modernes.

L’insurrection Taiping aboutit à la formation en Chine du Sud d’un véritable État dissident dont la capitale était Nankin, et qui se maintint pendant treize ans. Il s’agit donc d’un mouvement d’une ampleur et d’une durée sans précédent, qui mit en mouvement des dizaines de millions d’hommes et qui est peut-être la plus grande guerre paysanne de l’histoire (ou du moins de l’histoire des sociétés pré-industrielles).

Mais les Taiping furent finalement vaincus, et les Impériaux réussirent progressivement à réduire leur zone d’influence, pour les liquider complètement en 1864. De cet échec, les rebelles étaient les premiers responsables. Car, une fois retombé l’élan initial, ils n’avaient pas réussi à se dégager du modèle social que constituait la Chine impériale: la loi agraire n’avait guère été appliquée; le pouvoir était accaparé par la néo-féodalité des wang (rois) qui avaient leurs propres forces armées et s’enrichissaient aux dépens des villages. Les dissensions entre wang affaiblirent aussi le mouvement; en 1856, deux des principaux chefs, avec plusieurs dizaines de milliers de leurs partisans, s’entretuèrent.

L’insurrection des Nian

La révolte des Taiping n’est pas un phénomène isolé. Dans la plupart des régions de Chine, vers cette époque, d’autres mouvements populaires se sont attaqués à l’ordre établi, aux représentants militaires et civils de l’État, aux classes possédantes. En Chine du Nord, l’insurrection paysanne des Nian affecte huit provinces entre 1853 et 1868; cavaliers redoutables, les Nian entreprenaient des expéditions lointaines contre les postes impériaux et les villes, pour se réfugier ensuite dans leurs villages fortifiés. Dans le Sud-Ouest, de 1855 à 1873, les musulmans chinois du Yunnan tentent d’établir à Dali un sultanat dissident, tandis que la minorité Miao se révoltait au Guizhou. Dans les villes de la côte, à Shanghai, Amoy, Canton, les adhérents de la Triade, une des principales sociétés secrètes anti-mandchoues, organisèrent une série de soulèvements et restaurèrent même à Shanghai la dynastie Ming en 1853-1855. Dans le Nord-Ouest, à partir de 1860 environ, la révolte des musulmans du Sh nxi et du Gansu dura plus de dix années; plus loin vers l’Ouest, les Turcs du Xinjiang (Turkestan chinois), dirigés par le prince Yakub-beg, fondèrent vers 1873 un État dissident qui résista jusqu’en 1877. Vers 1860, il n’était pas une des dix-huit provinces qui n’échappât en tout ou en partie à l’autorité impériale.

L’Empire fut sauvé par la désunion de ses adversaires. Musulmans et Miao s’entendaient mal avec les révoltés de souche Han. Les gens des sociétés secrètes, nourris de légitimisme pro-Ming, voyaient d’un mauvais œil la dynastie nouvelle fondée par les Taiping; seuls ces derniers et les Nian réussirent à coordonner leur action. L’intervention occidentale aux côtés des Impériaux contribua aussi à la défaite de toutes ces insurrections. À partir de 1860, en effet, les avantages obtenus par les Occidentaux à la suite des guerres de l’opium sont suffisamment appréciables pour qu’ils cherchent à consolider, et non plus à combattre, un gouvernement qui s’était révélé si conciliant. Les armées impériales reçurent du matériel militaire moderne, bénéficièrent des conseils d’officiers français et anglais (dont certains prirent même part aux combats, comme le major anglais «Chinese» Gordon), utilisèrent pour les transports de troupes les services des vapeurs occidentaux du Yangzi. Cette aide étrangère précipita la fin des Taiping et des Nian; plus généralement, elle modifiait au profit des forces de conservation sociale le jeu «naturel» de la politique chinoise. Il y avait là l’amorce d’une politique à laquelle les Occidentaux auront maintes fois recours par la suite, par exemple quand ils soutinrent Yuan Shikai contre Sun Yat-sen en 1912, ou le Guomindang contre les guérillas communistes vers 1930.

Tentative de modernisation à l’occidentale: le yangwu

Cette coopération militaire, cette «assistance technique» accordée par l’Occident au gouvernement de Pékin s’inséraient, du côté de ce dernier, dans un cadre politique plus général: celui du mouvement de modernisation dit d’«auto-renforcement» (ziqiang ) ou de «gestion à la mode occidentale» (yangwu ). En effet, l’étendue des périls qu’ils avaient encourus, tant du fait des guerres de l’opium que des mouvements populaires, avait fait prendre conscience aux hommes politiques chinois des nouveaux problèmes qui se posaient maintenant à la Chine. Au nom des empereurs-enfants Tongzhi (1861-1875) et Guangxu (1875-1908), le gouvernement de Pékin est alors dirigé par un groupe d’hommes d’État très remarquables, les derniers, sans doute, qu’ait produits l’Ancien Régime chinois: tels Zeng Guofan, Zuo Zongtang, Li Hongzhang. Ce sont des hommes nouveaux, qui sont arrivés au pouvoir à la faveur de la répression des grandes insurrections (Taiping, musulmans, etc.); l’efficacité dont ils ont fait preuve, à la tête des milices locales levées par les propriétaires fonciers du Hunan ou du Zhejiang contre les rebelles, contrastait avec la piètre tenue des armées officielles mandchoues. La dynastie mandchoue, représentée en fait par Cixi, l’impératrice douairière et le clan des ultra-conservateurs, a dû leur faire place et leur confier les postes les plus responsables (diplomatie, armée, politique générale). Ce sont des confucéens convaincus, qui restaurent l’ordre ancien dans les provinces prises aux rebelles: système des examens, relations familiales et culte des ancêtres, versement des impôts et de la rente foncière, corvées publiques, etc.

Mais ils savent également que la Chine est maintenant confrontée à des forces historiques nouvelles: les humiliantes défaites de 1842 et de 1860 en ont montré la vigueur. Ce problème d’ailleurs n’est pas particulier à la Chine; il se pose dans toute l’Asie orientale. Les dirigeants du mouvement yangwu suivent avec beaucoup d’intérêt l’expérience des réformes menées à bien par le Japon du Meiji, qui a su moderniser le pays sans compromettre les bases de l’Ancien Régime politique et social. Leur principe est: zhong xue wei ti , xi xue wei yong , «le savoir chinois joue un rôle fondamental, le savoir occidental a un intérêt utilitaire». C’est pourquoi, tout en poursuivant leur politique de restauration confucéenne, ils organisent des bureaux de traduction d’ouvrages scientifiques et techniques occidentaux, créent des arsenaux modernes, fondent les premières usines textiles, les premières mines modernes et les premières sociétés chinoises de navigation à vapeur. La plupart de ces nouvelles entreprises sont gérées par des marchands auxquels le patronage de ces hauts mandarins évite les tracasseries ordinaires de l’administration; c’est le système guan du , shang ban (supervision par les mandarins, gestion par les marchands), qui est le point de départ du capitalisme moderne chinois, concurremment avec l’institution des compradores .

Cette tentative d’engager la Chine dans la «voie japonaise» est pourtant un échec. Le poids des forces conservatrices est trop lourd, l’ampleur des problèmes posés par la modernisation de la Chine trop considérable, le programme des réformateurs trop limité, les réalisations effectives du yangwu trop marginales et trop dispersées: ce compromis entre conservatisme et réformisme ne pouvait aboutir à des résultats appréciables.

En outre, le yangwu était fondé sur l’hypothèse d’une coopération amicale avec les puissances occidentales, sur la base du statu quo , depuis les avantages considérables qu’elles avaient obtenus en 1842 et 1860. Mais, en 1884-1885, la guerre franco-chinoise, conséquence directe de l’intervention française au Tonkin, indique à l’opinion publique chinoise que les ambitions politiques et économiques de l’Ouest, loin d’être satisfaites, ne faisaient que croître. Formose est occupée par l’amiral Courbet, qui fait également bombarder Fuzhou, dont l’arsenal avait été créé vingt ans auparavant par des officiers de marine français. La France obtient des avantages économiques dans la Chine du Sud-Ouest. «C’est de la guerre franco-chinoise, racontera plus tard Sun Yat-sen (il avait alors dix-neuf ans), que je me donnai comme but le renversement des Qing et l’établissement d’une république.»

Stabilité des structures profondes

Pendant le demi-siècle qui sépare les guerres de l’opium et la guerre franco-chinoise, l’État et la société chinoise, dans leurs structures profondes, ne diffèrent pas fondamentalement de ce qu’ils étaient au XVIIIe siècle. Les deux rapports essentiels de dépendance, celui du peuple par rapport aux lettrés fonctionnaires et celui des paysans par rapport aux propriétaires fonciers, se recouvrent sans tout à fait se confondre. La classe dirigeante reste seule détentrice du pouvoir et du savoir, conjonction qui donne toute son originalité à la société chinoise traditionnelle; cette classe dirigeante possède en même temps la terre, laquelle est davantage un attribut normal de la puissance sociale qu’elle n’en est la base économique. Les lettrés fonctionnaires et les notables ruraux (que les sinologues prennent de plus en plus l’habitude de désigner par le terme de gentry , emprunté à l’Angleterre du XVIIIe siècle) continuent aussi à exercer d’importantes responsabilités économiques perpétuant l’antique «haut commandement économique» (C. E. Welskopf) qui caractérisait la société «asiatique». Le mouvement yangwu s’insère aisément dans ce système. Il paraît tout naturel que les mandarins, traditionnellement responsables du bon entretien des digues et des canaux, des corvées et des travaux publics, de la production minière, du commerce du sel, prennent également en charge les premières industries modernes, militaires et civiles.

Ce qui s’est modifié, c’est la composition ethnique du personnel gouvernemental, depuis le milieu du XIXe siècle. L’équilibre intérieur de la «dyarchie mandchoue-chinoise» (J. K. Fairbank) se déplace à l’avantage du second groupe. En effet, la gentry chinoise, ralliée au XVIIe siècle à la nouvelle dynastie par souci du maintien de l’ordre social à son bénéfice, mais cantonnée dans des postes souvent subalternes, devient plus exigeante. Elle se fait rétribuer les services qu’elle a rendus à la Cour en organisant elle-même la répression des grands mouvements populaires de la période 1850-1870 et en se substituant alors aux autorités mandchoues défaillantes. Les postes les plus importants de l’appareil d’État sont désormais tenus par des Chinois comme Zeng Guofan, Li Hongzhang, Zuo Zongtang, et non plus par des Mandchous. Ces puissants personnages continuent à soutenir la dynastie, mais ont, en même temps, consolidé leur propre pouvoir sur une base régionale. Ils s’appuient, en particulier, sur les forces armées provinciales qu’ils ont créées contre les Taiping, les Nian et les musulmans, et qui leur sont liées par des relations de caractère quasi personnel: telle l’armée du Hunan pour Zeng, ou l’armée de la Huai pour Li. Les Mandchous ont dû accepter cette grave infraction aux traditions unitaires de l’administration impériale. Mais il ne s’agit que d’une nouvelle distribution du pouvoir à l’intérieur de l’oligarchie sino-mandchoue dont le mode de domination traditionnel reste intact.

Sur l’autre versant de la société, rien n’est changé non plus dans la condition des paysans et des petites gens des villes. Les liens de la famille, du village et de la guilde sont toujours aussi forts. Qu’ils soient propriétaires de leur lopin de terre ou fermiers, les paysans sont sous la dépendance des «grandes familles» (dahu ), par le mécanisme de l’usure et de toutes les obligations coutumières dont est faite la vie rurale chinoise. Ce qu’il y a peut-être de nouveau, surtout dans le Sud, le Centre et l’Ouest, c’est le rapport démographique. Les chroniques mandarinales font état de millions de morts, tant du fait des grandes rébellions que de leur répression. Des villes comme Nankin ou Suzhou, des provinces comme le Guizhou, le Yunnan ou le Gansu semblent avoir été littéralement dépeuplées. Que la pression démographique se soit à ce point relâchée expliquerait peut-être le répit dont a bénéficié l’Ancien Régime chinois au moment du yangwu , avant que reprennent les grandes luttes populaires qui mèneront à la révolution de 1911. Le système de valeurs et les mécanismes politiques restent donc les mêmes. Le contrôle du pouvoir s’analyse en termes de «mandat du Ciel», dont Zeng Guofan et ses amis passent pour avoir réussi une restauration (chongxing ). La Cour reste le cadre des luttes politiques, qui sont pour l’essentiel, comme dans le passé, des luttes de factions. Promotions et disgrâces sont fréquentes: telles les disgrâces successives, en 1865, 1874 et 1884, de Yixin ou prince Gong, à la suite d’intrigues de cour. Il était pourtant l’un des seuls aristocrates mandchous à s’intéresser au mouvement yangwu , et il avait été en 1860 le premier titulaire du nouveau ministère des Affaires étrangères (zongli yamen ).

Les forces populaires sont donc complètement exclues du jeu politique; elles continuent à s’exprimer dans le cadre des sociétés secrètes (Triade, Lotus blanc, Aînés et Anciens). On a compté, pour la période 1860-1885, soixante-quinze révoltes dirigées par elles, mais de faible importance. Cette stabilité des structures profondes s’exprime encore dans l’équilibre régional. Comme aux XVIe-XVIIIe siècles, c’est le bas Yangzi, le Hubei-Hunan, la région de Canton qui sont les plus actifs, au point de vue économique, social et culturel à la fois. La grande majorité des hommes politiques et des intellectuels importants de l’époque sont originaires de ces régions, qui sont les plus avancées de Chine: c’est ce que confirme aussi la répartition des cinq ports dont l’Angleterre avait réclamé l’ouverture en 1842.

Amorce de transformations

Pourtant, l’«ouverture» forcée de la Chine par l’Occident a déjà amorcé des transformations profondes. Dans les ports ouverts, comme Shanghai, se dessine une nouvelle société déjà détachée de la vieille Chine: coolies et trafiquants, intellectuels curieux des choses de l’Ouest, compradores (c’est-à-dire fondés de pouvoir des firmes étrangères en Chine). Des industries modernes commencent à s’y développer, à la fois sur l’initiative des promoteurs du yangwu et sur celle des étrangers (par exemple avec les chantiers navals). Une nouvelle monnaie, le dollar d’argent (carolus , ou dollar mexicain), y est apparue qui intègre ces régions côtières à la vie économique de tout le Pacifique. La commercialisation de produits comme le thé ou la soie se développe dans l’arrière-pays, où les marchandises européennes commencent à arriver.

Enfin, la Chine a dû réviser la conception qu’elle se faisait de ses rapports avec le monde extérieur. Elle a dû accepter de s’insérer dans un nouveau système de relations internationales (sans encore renoncer à l’ancien, puisque des pays comme la Corée, le Vietnam, la Birmanie continuent à verser à Pékin le tribut traditionnel). La Chine envoie des ambassades permanentes en Occident et en accueille à Pékin. Elle s’initie aux notions occidentales de «droit international». Plus généralement, les intellectuels chinois font la découverte de l’Ouest. Ce n’est sans doute pas un fait absolument nouveau, puisque les sciences occidentales s’étaient déjà diffusées en Chine à l’époque des jésuites (XVIe-XVIIIe s.). Mais, cette fois, le prestige intellectuel de l’Occident est soutenu par la démonstration de force effectuée en 1840-1860. C’est par souci de l’intérêt national immédiat, et non par curiosité d’esprit, qu’on traduit et qu’on étudie les traités de géographie, de médecine, d’art militaire, de génie civil.

14. L’effort de modernisation (1885-1919)

Tentatives de réforme

La défaite militaire et diplomatique infligée par la France en 1885, la rupture des liens antiques de solidarité qui existaient entre la Chine et le Vietnam avaient déjà discrédité la politique de réformes modérées et de compromis avec l’Occident, sur laquelle était fondé le yangwu . Mais la victoire rapide et brutale remportée en 1894-1895 par le Japon sur la Chine précipite l’évolution des esprits. La guerre, née de la rivalité entre les deux pays à la cour de Corée, met en évidence le retard que la Chine a pris par rapport au Japon, en matière de modernisation. La flotte moderne que la Chine avait construite après la destruction de l’arsenal de Fuzhou par les Français n’avait pas résisté aux canons japonais. Le vainqueur annexe Taiwan, les îles Pescadores, la péninsule du Liaodong, s’assure le contrôle des richesses de Mandchourie, se fait verser une très lourde indemnité de guerre de deux millions de taëls (traité de Shimonoseki, 1895).

Le mouvement de 1898

Pour beaucoup de jeunes intellectuels chinois, il devient urgent d’envisager des réformes beaucoup plus radicales. Leur porte-parole est Kang Youwei (1885-1927), un lettré cantonais influencé par l’école confucéenne dite Hanxue qui mettait l’accent sur les aspects non conformistes de la pensée de Confucius et sur la nécessité d’une critique radicale de l’ordre établi; il s’intéressait en même temps à l’expérience de l’Ouest, et avait écrit une vie de Pierre le Grand. Quelques semaines après la signature du traité de Shimonoseki, il profita de l’émotion générale pour présenter directement à la Cour – procédure très peu orthodoxe – une pétition demandant des réformes profondes qu’avaient signée plusieurs milliers de lettrés. Au printemps de 1898, alors que s’aggravaient les pressions étrangères sur la Chine (le break-up ), Kang Youwei fut appelé au pouvoir par le jeune empereur Guangxu qui s’entourait d’une équipe de brillants intellectuels novateurs; parmi ceux-ci, les Hounanais Liang Qichao, fondateur du journalisme moderne en Chine, et Tan Sitong, partisan d’une «occidentalisation intégrale» de la Chine. Kang et ses amis publièrent plus de quarante édits de réforme, instituant des écoles et des universités modernes, transformant le système judiciaire, développant les mines et le commerce, modernisant l’armée, la marine et le service des postes, généralisant l’impôt en argent. Mais ils s’attirèrent, à la fois, l’hostilité des ultra-conservateurs, protégés par l’impératrice douairière Cixi, et celle des réformateurs modérés; l’animateur de ces derniers était Zhang Zhidong, continuateur de la politique d’«auto-renforcement» des années 1860 et fondateur en 1890 du premier centre chinois de métallurgie moderne, à Hanyang. Face à cette double opposition, ils ne disposaient d’aucun appui populaire, puisque la seule base sociale un peu solide de leur mouvement était constituée par quelques groupes de jeunes lettrés du Sud et que leurs conceptions confucéennes ne les portaient en rien à chercher dans le peuple un contrepoids aux forces conservatrices qu’ils combattaient. Trois mois seulement après l’arrivée de Kang Youwei au pouvoir, à l’instigation de la Cour, l’armée mit fin à l’expérience des «Cent Jours». Les réformateurs furent décapités, comme Tan, ou s’enfuirent au Japon, comme Kang et Liang.

Les «Boxeurs»

La victoire japonaise n’avait pas seulement précipité la crise chinoise. Elle avait aussi ouvert la voie aux ambitions des autres puissances en Chine, par le jeu de la «clause de la nation la plus favorisée», inscrite depuis 1842 dans tous les traités de la Chine avec l’Occident. Chacune des grandes puissances industrielles s’efforce alors, à l’exemple du Japon, d’obtenir de nouveaux avantages économiques. C’est la «bataille des concessions», le break-up , version chinoise du mouvement général qui conduit alors les groupes financiers d’Occident à rechercher des débouchés avantageux pour leurs capitaux et non plus seulement pour leurs marchandises dans les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Entre 1896 et 1902, les puissances font accepter à la Chine des prêts financiers importants à des taux élevés. Elles se font reconnaître le droit d’exploiter des mines et d’ouvrir des lignes de chemins de fer, de fonder aussi des usines dans une région particulière d’où leurs concurrents sont exclus; ce sont les «zones d’influence»: le Nord-Est (Mandchourie) au bénéfice de la Russie qui en écarte le Japon en 1896, la péninsule du Shandong en faveur de l’Allemagne, le bassin moyen du Yangzi où s’installe l’Angleterre, les trois provinces du Sud-Ouest pour la France, déjà maîtresse du Tonkin. Ces investissements financiers sont protégés par des bases militaires permanentes établies sur le sol chinois, les «territoires à bail»: Port-Arthur pour la Russie, Weihaiwei pour l’Angleterre, Qingdao pour l’Allemagne, Guangzhouwan pour la France.

Cette poussée occidentale en Chine provoque, à son tour, une violente réaction populaire. C’est le mouvement des Yihetuan («milices de justice et de concorde»), ou «Boxeurs», dont les premières victimes sont ceux des Occidentaux avec lesquels les paysans étaient le plus directement en contact, à savoir les missionnaires. L’hostilité populaire envers les missionnaires n’était pas chose nouvelle, et des incidents graves avaient déjà eu lieu vers 1860 (en particulier avec le massacre de plusieurs religieux et religieuses, du consul de France et de chrétiens chinois à Tianjin en 1870) et de nouveau, en 1891, sur le haut Yangzi. Mais le mouvement antichrétien de 1898-1900 est d’une beaucoup plus grande ampleur.

Le mouvement des Yihetuan s’apparentait aux autres sociétés secrètes de Chine. Cette secte, sans doute liée au Lotus blanc, pratiquait une boxe sacrée; ses membres portaient des amulettes conférant l’immunité, adoraient des divinités populaires et se fiaient à leurs médiums (souvent de très jeunes gens). Les Boxeurs se recrutaient dans les villages de Chine du Nord et aussi chez les bateliers ruinés par les progrès de la navigation à vapeur. Initialement hostiles à la Cour et à la dynastie, accusées de céder trop facilement aux étrangers, ils semblent s’en rapprocher en 1899 par l’intermédiaire de certains hauts mandarins. Au début de 1900, la Cour évacue Pékin qu’assiègent les révoltés. Ceux-ci sont dispersés par une armée internationale sous commandement allemand. Le gouvernement impérial, qui s’était solidarisé avec eux au point de déclarer la guerre aux Occidentaux, dut accepter les très dures conditions du «Protocole des Boxeurs» en 1901. La Chine devait payer, en effet, une indemnité de 450 millions de taëls. Pour la garantir, il était entendu que les revenus des douanes (perçus par une administration occidentale depuis 1859) seraient directement versés à un groupe de banques occidentales, de façon à assurer par priorité le versement des obligations financières de la Chine (y compris le service des intérêts des emprunts effectués à l’époque du break-up ); seul le «surplus» reviendrait au gouvernement chinois. La dépendance financière de la Chine à l’égard de l’Occident continuait à s’aggraver.

Les réformes des Mandchous

Le gouvernement impérial s’efforça de tirer les leçons de la crise. Il reprit à son compte, selon une méthode bien souvent utilisée, le programme de ses adversaires, les réformateurs malheureux de 1898. Les examens confucéens traditionnels furent supprimés et remplacés par un système moderne d’écoles et d’universités qui faisaient large place aux matières scientifiques et aux sciences politiques et sociales d’Occident. L’armée fut réorganisée avec l’aide d’instructeurs japonais et grâce à l’achat de matériel militaire en Europe: c’est l’armée dite du Beiyang, «océan du Nord», ou Nouvelle Armée, dont le rôle sera capital au moment de la Révolution de 1911. Les six ministères traditionnels sont réorganisés et leur nombre porté à onze, avec la création des ministères de la Marine, de l’Intérieur, des Affaires économiques, etc. Des bureaux responsables de l’agriculture, du commerce, de l’industrie furent établis dans les provinces, et on autorisa la formation de chambres de commerce. Enfin, les Mandchous annoncèrent en 1907 une évolution constitutionnelle de type japonais, en commençant par des assemblées provinciales élues au suffrage restreint, et dont les délégués auraient formé une Assemblée nationale à titre consultatif. Ces assemblées provinciales furent mises en place en 1909. Mais toutes ces mesures venaient trop tard. Loin de désamorcer le mouvement révolutionnaire, elles offraient aux adversaires du régime, en particulier à l’intelligentsia et à la bourgeoisie, de nouveaux terrains d’activité (comme l’armée moderne, les écoles, les chambres de commerce, les assemblées provinciales) et n’étaient interprétées par eux que comme une preuve de faiblesse.

L’effacement diplomatique du gouvernement mandchou confirmait la perte de son autorité effective. En 1905, il avait laissé passivement la Russie et le Japon s’affronter sur son propre territoire, en Mandchourie; le Japon victorieux avait évincé la Russie de Mandchourie du Sud, et donc de la base de Port-Arthur, pour s’y tailler une «zone d’influence». La même année, l’interdiction renouvelée par les États-Unis de l’immigration chinoise avait provoqué un vigoureux mouvement populaire de boycott en Chine et de nombreuses protestations, sans entraîner de réaction de la part du gouvernement.

Ni les réformateurs de 1898 ni les Boxeurs n’avaient réussi; les uns avaient un programme de progrès, mais manquaient de toute base populaire; les autres étaient liés au peuple, mais regardaient vers le passé. Le mouvement républicain, avec Sun Yat-sen (Sun Zhongshan), va s’efforcer de dépasser cette contradiction et de donner une assise populaire à la cause du progrès politique et social.

Sun Yat-sen et le Tongmenghui

Programme et organisation

Sun Yat-sen avait organisé, dès 1894, une petite association républicaine, le Xing-zhonghui («Société pour la renaissance de la Chine»), surtout influente chez les émigrés d’outre-mer; il tenta plusieurs soulèvements à Canton, sans succès. En 1905, il s’associa à d’autres groupements modernes anti-mandchous pour former le Tongmenghui, ancêtre direct du Guomindang, et dont le programme est plus précis. Ce sont les «trois principes du peuple», ou «triple démisme» (san min zhuyi ): indépendance du peuple, et donc renversement de la domination mandchoue; souveraineté du peuple, et donc instauration de la république; bien-être du peuple, formule vague qui pouvait être influencée par le socialisme occidental et qui insistait en particulier sur les problèmes agraires («égalisation des droits sur la terre»). Ce programme distinguait nettement le Tongmenghui des monarchistes réformistes dirigés par Kang et Liang, lesquels étaient restés très actifs après leur échec de 1898. Entre républicains et réformistes s’engage dans l’émigration (le Japon était la base principale des uns et des autres) une lutte sans merci qui préfigure celles de 1911-1912.

L’influence du Tongmenghui, touchant les intellectuels et la nouvelle bourgeoisie, s’exerçait sur le sol chinois et plus encore chez les émigrés d’outre-mer: étudiants du Japon, marchands des grands ports d’Asie du Sud-Est. Mais il avait également établi des contacts avec les sociétés secrètes traditionnelles comme la Triade ou les Aînés et Anciens, sur la base de leur commune hostilité aux Mandchous; entre ces groupements archaïques et cet embryon de parti politique moderne, la frontière restait assez floue. Les idées républicaines pénétraient ainsi chez les paysans et les coolies des sociétés secrètes dont, en revanche, les formes d’organisation et la hiérarchie rigide influençaient le Tongmenghui. Enfin, les républicains étaient très influents dans les rangs de la «Nouvelle Armée» et surtout chez ses officiers, souvent d’anciens étudiants des écoles modernes qui n’avaient pas trouvé d’autre emploi ou pour qui la carrière militaire semblait une contribution à la rénovation du pays.

Les soulèvements

Le Tongmenghui n’était pas, à beaucoup près, une organisation aussi centralisée que l’ont fait croire par la suite ses héritiers du Guomindang; c’était bien plutôt une sorte de confédération assez lâche, réunissant de nombreuses organisations révolutionnaires et associations à tendance républicaine, dont chacune avait une base régionale. Sun Yat-sen n’était qu’un de ses animateurs, pas plus influent par exemple que le Hounanais Huang Xing. Ce caractère décentralisé se reflète dans la liste des nombreux soulèvements organisés par les républicains entre 1905 et 1911 dans différentes provinces et sous la direction de différents groupes. Ces soulèvements, souvent soutenus par les sociétés secrètes (telle la révolte des paysans et des mineurs de Pingxiang en 1906-1907), furent tous des échecs.

Le succès spectaculaire de la Révolution d’octobre 1911 contraste avec l’apparente impuissance des républicains jusqu’à cette date. Le fait nouveau qui renverse soudain en faveur des républicains l’équilibre des forces politiques et sociales, c’est le changement de camp de la gentry locale et des marchands modérés, groupés dans les assemblées provinciales et les chambres de commerce. Dans l’été de 1911, le gouvernement mandchou, pressé par l’impécuniosité, avait tenté de s’approprier les chemins de fer construits ou en construction dans les provinces du Centre, grâce à des capitaux privés locaux. Cette mesure souleva une violente opposition (le «mouvement pour la protection des chemins de fer») et détacha des Mandchous (qui durent d’ailleurs renoncer à leur projet) la gentry et les milieux modérés. Quand, en octobre, les républicains tentent un nouveau coup de main en Chine centrale, à Wuchang, le gouvernement impérial est très vite abandonné de tous, sauf dans le nord du pays. Chaque province annonce un retrait d’allégeance, sous la forme d’une «déclaration d’indépendance». L’armée, les autorités locales, les assemblées provinciales passent du côté du gouvernement républicain provisoire établi à Nankin, qui élit Sun Yat-sen président de la République.

La première République chinoise

Mais les vainqueurs se divisent rapidement. Les révolutionnaires radicaux ne sont qu’une poignée; ils trouvent en face d’eux les modérés et les anciens monarchistes constitutionnels, soutenus par les chambres de commerce et les notables ruraux. Ces modérés éliminent progressivement dans chaque province les groupes révolutionnaires qui avaient pris le pouvoir au lendemain de la révolution. Ils se rallient au général Yuan Shikai, un ambitieux qui a convaincu les Mandchous d’abdiquer formellement et qui, dès février 1912, évince à son profit Sun Yat-sen de la présidence.

La première République chinoise est cependant marquée par une éphémère floraison de journaux, de clubs et de partis politiques, spontanés et divers, mais très vivants. Une Constitution est adoptée, très proche du système américain, et des élections ont lieu au début de 1913. Mais cette expérience démocratique sur le modèle occidental est de très courte durée. Yuan Shikai et les conservateurs des provinces n’ont cherché qu’à gagner du temps. Ils ont éliminé la dynastie mandchoue, mais seulement pour mieux consolider l’Ancien Régime politique et social. Quand le Guomindang, ou Parti national du peuple (nouveau nom du Tongmenghui), obtient une large majorité au Parlement, Yuan frappe par la force. Il fait assassiner Song Jiaoren, chef de la fraction parlementaire du Guomindang, et dissout celui-ci. Les chefs républicains sont contraints à l’exil, après un vain essai de résistance militaire dans trois provinces du Sud (la «seconde révolution»).

La réaction: Yuan Shikai

Les forces de conservation sociale, qui se sont maintenues au pouvoir dans le cadre formellement nouveau de la République, continuent aussi la politique des Mandchous à l’égard des puissances. Celles-ci ont ouvertement soutenu Yuan Shikai contre Sun Yat-sen; elles ont refusé toute aide financière à ce dernier, alors que Yuan a reçu au lendemain de son coup de force (avril 1913) un important «prêt de réorganisation» de 25 millions de livres sterling, fourni par un consortium des six plus grosses banques étrangères de Chine.

À la veille de la Première Guerre mondiale, le pouvoir politique et économique dont disposent en Chine les Occidentaux (auxquels s’est joint maintenant le Japon) est à son apogée. Les anciens privilèges obtenus à l’époque des guerres de l’opium subsistent: exterritorialité, circulation des flottilles militaires, implantation des concessions (dont le nombre s’élève maintenant à vingt-neuf, et donc certaines se sont considérablement étendues, comme la concession internationale de Shanghai). Mais, depuis le break-up , la pénétration des Occidentaux en Chine a fait de nouveaux progrès. Ils gèrent et contrôlent non seulement les douanes, mais le service de la gabelle (qui garantit l’emprunt de réorganisation de 1913), et celui des postes; ce contrôle équivaut à un quasi-protectorat financier, puisque seul le «surplus» des douanes et de la gabelle est reversé à l’État chinois, une fois le service de la dette assuré, et seulement sur décision du corps diplomatique à Pékin. Les investissements étrangers en Chine sont très importants, surtout dans les secteurs des mines, de l’industrie légère, des chemins de fer, des équipements urbains. Ils atteignent 800 millions de dollars en 1902, 1 600 millions en 1914 (dont 607 reviennent à l’Angleterre, 269 à la Russie, 263 à l’Allemagne, 219 au Japon). Leur distribution correspond sensiblement à celle des «zones d’influence» définies au moment du break-up ; au moins au niveau de l’économie moderne, le partage de la Chine est devenu effectif. Les voies ferrées étrangères, par exemple, constituent de véritables enclaves, élargies à des bandes de terrain de plusieurs kilomètres de large et dotées de leur police, de leurs services postaux, etc., telle la zone du «Sud-Mandchourien» japonais, celle de l’«Est chinois» sous contrôle russe, en Mandchourie du Nord, celle du Longhai franco-belge, celle du chemin de fer français du Yunnan, simple appendice du réseau ferré d’Indochine française.

La pénétration occidentale est également très poussée dans le domaine religieux et culturel. Des universités et des hôpitaux nombreux sont gérés par les missionnaires. Beaucoup de journaux et d’hebdomadaires des ports ouverts sont publiés en anglais. Les missionnaires, surtout les protestants, ont également tenté de jouer un rôle politique, tel le baptiste anglais Timothy Richards, qui passait pour l’inspirateur des réformes de la fin du XIXe siècle. Pourtant, l’action des missionnaires catholiques et protestants s’est dans l’ensemble soldée par un échec. Elle a suscité de violentes oppositions, comme celle des Boxeurs, et n’a pu étendre son influence au-delà de quelques cercles très restreints des villes modernes et de certains districts ruraux.

Pour Yuan Shikai, homme d’Ancien Régime, l’exercice de la présidence de la République n’était qu’une concession provisoire aux formules modernes, un prétexte pour gouverner la Chine en maître absolu. Il lui semblait logique de donner à son pouvoir une forme plus classique, celle de la dignité impériale. Pourtant, quand, en 1915, il fait connaître son projet de restauration à son bénéfice, il suscite des oppositions auxquelles il ne s’attendait pas, en particulier dans le Sud et le Sud-Ouest. Six provinces font sécession: c’est le mouvement de «protection du pays» qui l’oblige à renoncer; il meurt peu après (juillet 1916). Sa politique de conciliation envers les puissances, amorcée dès 1913 avec l’emprunt de réorganisation, avait beaucoup contribué au progrès de cette opposition; au début de 1915, il s’était incliné devant les «vingt et une demandes» du Japon qui tendaient à établir sur la Chine un protectorat de fait.

Ses successeurs continuent la même politique de conciliation en particulier envers le Japon qui domine alors l’Extrême-Orient sans conteste (les Occidentaux sont retenus en Europe par la Grande Guerre). Des conseillers militaires et politiques japonais deviennent très influents à Pékin, et la Chine se lie au Japon par de nouveaux accords financiers (prêts Nishihara, 1918). C’est aussi dans ce contexte qu’il faut analyser l’entrée de la Chine dans la guerre en 1917, aux côtés des alliés: geste sans portée militaire, mais qui justifiait la liquidation des positions allemandes en Chine, au profit du Japon.

Les nouveaux chefs du pays sont des militaires, proches de Yuan et qui appartenaient comme lui à l’état-major de l’armée du Beiyang. Ils sont divisés en factions rivales: le groupe d’Anfu, puissant dans le Nord, le groupe du Zhili, le groupe du Fengtian, dont le fief est la Mandchourie. La présidence de la République, le Parlement et le gouvernement sont disputés entre ces cliques militaires, et la vie politique de Pékin est maintenant caractérisée par l’instabilité politique chronique, la corruption, le recours à la force. Les institutions politiques de type occidental en seront profondément discréditées, aux yeux de l’opinion chinoise. D’autre part, l’autorité du gouvernement s’affaiblit au profit des chefs militaires provinciaux, les «seigneurs de la guerre» (dujun ). En 1917, les provinces sudistes font une nouvelle fois sécession, et Sun Yat-sen revient à Canton pour y prendre la tête d’un gouvernement hostile à celui de Pékin. La République chinoise s’enfonce dans le désordre.

Résistance des traditions

La période qui sépare la guerre franco-chinoise du Mouvement du 4 mai est avant tout une époque où se développe en Chine un important secteur économique moderne, à la fois étranger et chinois. Les mines modernes de charbon produisent en 1919 plus de 10 millions de tonnes; 1 800 000 broches de coton travaillent dans les cotonnières modernes; le réseau ferré comporte près de 20 000 km de voie; les grands ports sont desservis par de nombreuses compagnies étrangères et chinoises de navigation à vapeur; une ville comme Shanghai est un centre très actif pour les industries de la soie, du tabac, de l’imprimerie, de la minoterie. Les effets de l’économie de marché, à partir de ces pôles de développement, atteignent déjà l’intérieur, et l’artisanat rural traditionnel recule devant les produits modernes, qu’ils soient fabriqués dans les villes ou importés de l’étranger.

Avec cette évolution, le centre de gravité de la vie économique chinoise se déporte vers l’Est, le Nord et le Nord-Est, où se trouvent les mines, les zones géographiquement et économiquement les plus favorables au développement ferroviaire, les grands ports industriels où sont installés les étrangers (Shanghai, Tianjin, Qingdao, Dairen). Les régions les plus vivantes sous les Ming et les Qing, et encore après les guerres de l’opium – soit le bassin inférieur et moyen du Yangzi, le Sichuan, le Sud – profitent beaucoup moins de la modernisation de l’économie (à l’exception de Wuhan) et prennent du retard sur des régions jusque-là moins évoluées qu’elles. Ainsi s’instaure dans l’organisme économique chinois un grave déséquilibre, auquel on ne s’attaquera qu’avec le premier quinquennat de la Chine populaire.

Ce secteur économique moderne est également déséquilibré à deux autres points de vue. L’industrie légère est, en effet, beaucoup plus développée que l’industrie lourde (mis à part les mines, dont les produits sont pour l’essentiel exportés). De plus le centre sidérurgique de Hanyeping, fondé en Chine du Centre par Zhang Zhidong à la fin du XIXe siècle, n’a fait que végéter, et la Chine reste tributaire des machines ou du matériel ferroviaire fournis par l’Occident. Enfin, le capitalisme chinois n’affronte pas à égalité la concurrence des groupes industriels et financiers étrangers qui opèrent en Chine; il est moins solide financièrement, moins expérimenté, handicapé aussi par le fait que les produits étrangers sont exemptés du li jin (taxe de circulation intérieure).

Bouleversement de la société

Cette évolution économique a profondément bouleversé la structure de la société chinoise, c’est-à-dire la hiérarchie confucéenne des quatre «états»: lettrés (shi ), paysans (nong ), artisans (gong ) marchands (shang ). Une bourgeoisie capitaliste moderne est apparue, qui n’accepte plus d’être reléguée en bas de l’échelle sociale; ses membres viennent du grand commerce traditionnel (thé, soie), mais aussi des compradores et des mandarins promoteurs de l’industrie à l’époque du yangwu . Par ses chambres de commerce (1262 en 1915), elle joue un rôle actif dans les affaires publiques, par exemple au moment de la révolution de 1911. Mais elle a conservé des liens familiaux et sociaux très étroits avec la gentry et les notables ruraux, et une bonne partie de ses revenus proviennent encore de la terre. Dans sa majorité elle s’est ralliée à la politique conservatrice de Yuan Shikai.

Le prolétariat moderne est un autre produit de l’industrie moderne; mais il est plus ancien que la bourgeoisie et son assise économique est plus large, puisqu’il travaille aussi dans les entreprises étrangères. Il provient surtout de la paysannerie pauvre, mais également du monde des artisans ruinés et de la plèbe urbaine non qualifiée. En 1919, on compte environ 1 500 000 travailleurs de l’industrie et des transports modernes, dont 650 000 employés par les étrangers. Ces ouvriers n’ont guère d’organisations (les quelques syndicats formés en 1911-1912 ont été éphémères). Mais ils ont déjà des traditions de lutte revendicative: on compte une centaine de grèves entre 1895 et 1918.

Si l’on tient aussi compte des intellectuels modernes (enseignants, étudiants, journalistes, techniciens et cadres), la composition sociale des villes comme Shanghai, Wuhan, Canton ou Tianjin est fort différente de celle des cités traditionnelles, comme Pékin, dont les murs abritent les échoppes d’artisans, les résidences de la gentry et tout un peuple de coolies. Ces villes modernes aux grands boulevards et aux faubourgs lépreux sont les centres résidentiels pour les étrangers et la bourgeoisie moderne, des foyers intellectuels, des centres d’affaires et de commerce, des unités industrielles.

Même indirectement, les effets de l’économie moderne se font aussi sentir dans les campagnes; le prix de la terre augmente, de même que les fermages (perçus de plus en plus en espèces); la concentration de la propriété aux mains des landlords s’accentue, sans modifier d’ailleurs la structure microfundiaire. Ces tendances se conjuguent avec le progrès démographique (considérable mais difficile à chiffrer) pour provoquer une grave crise agraire, encore aggravée par la crise de l’artisanat rural. Les paysans pauvres partent à la ville, émigrent par millions en Asie du Sud-Est ou en Mandchourie, vont grossir les armées des seigneurs de la guerre et les bandes de hors-la-loi.

Transformations politiques

Les mécanismes de la vie politique se sont transformés. La chute de la dynastie mandchoue ne s’est pas effectuée selon le processus classique, mais par l’action d’une organisation politique moderne. Le destin du pays ne s’analyse plus en termes de «mandat du Ciel» ou de sociétés secrètes, car de nouvelles idéologies sont apparues: l’anarchisme, très populaire chez les jeunes intellectuels vers 1905-1915, la démocratie de type occidental, et même de façon encore vague, le socialisme. La relation entre la Chine et le monde n’est plus perçue de la même façon. Certains cherchent ouvertement à l’Ouest une solution aux problèmes du pays. D’autres sont attirés par le panasiatisme, dont le Japon est le foyer et le modèle: c’est ce que signifie le choix de T 拏ky 拏 pour la réunion de fondation du Tongmenghui en 1905. Les particularismes provinciaux et les forces centrifuges, déjà notables à l’époque du yangwu , se sont renforcés; la bourgeoisie est nettement régionaliste et l’a montré en 1914 avec les «déclarations d’indépendance» des provinces. Les militaires héritiers de Yuan préfèrent eux aussi consolider leur pouvoir médiéval dans une seule province. Sun Yat-sen lui-même adopte une stratégie régionaliste, quand il s’installe à Canton pour lutter contre le gouvernement conservateur de Pékin à partir de 1917.

À mesure que se précise la faillite de l’Ancien Régime, dès la fin du XIXe siècle et plus encore après la chute de la dynastie, le conflit entre la vieille culture et la nouvelle culture devient plus aigu et plus décisif. Fait normal en Chine, où la culture n’était pas un fait gratuit, mais un attribut essentiel de la classe dirigeante et un des fondements de l’ordre social traditionnel. La culture nouvelle s’exprime dans la presse moderne (près de 900 journaux et périodiques en 1919), dans l’édition (les Presses commerciales de Shanghai jouent un rôle très actif de vulgarisation scientifique), dans les écoles et universités (235 000 diplômes en 1915, des écoles primaires aux facultés).

Fermentation intellectuelle

La critique de l’ancienne culture se développe autour de quelques thèmes majeurs. La notion de progrès domine l’œuvre de Yan Fu (1854-1921), traducteur de Spencer, de Stuart Mill, de Huxley et partisan d’une évolution de la Chine vers la «richesse» et la «puissance». Liang Qichao analyse l’idée de nation pour fonder sur elle l’identité chinoise, au lieu de la vieille assimilation entre la Chine et le monde civilisé. Le «peuple» enfin, comme antithèse des classes dirigeantes et comme moteur de l’histoire, est exalté par les républicains radicaux et les anarchistes, dans un sens voisin des narodniki russes; la revue publiée à T 拏ky 拏 par le Tongmenghui à partir de 1905 s’appelait Min bao , «Journal du peuple». Toute cette fermentation intellectuelle s’intensifie à l’époque de la Première Guerre mondiale. En 1915, un groupe de professeurs de Pékin fonde une revue au titre significatif: Xin qingnian , «Nouvelle Jeunesse». Ils critiquent l’idéologie ancienne et saluent la science et la démocratie, instruments du salut de la Chine. Ils seront en 1919 parmi les principaux animateurs du Mouvement du 4 mai. À court terme, celui-ci est une protestation du sentiment national chinois contre les dispositions du traité de Versailles, attribuant au Japon les possessions et biens allemands du Shandong (bien que la Chine ait formellement été belligérante). Des manifestations d’étudiants, à Pékin et dans d’autres grandes villes, sont soutenues par des grèves ouvrières, surtout à Shanghai, et par un mouvement de boycott des marchandises japonaises lancé par les marchands.

La portée politique immédiate du mouvement est très réduite, à savoir la non-ratification du traité de Versailles par la Chine et l’élimination de quelques politiciens pro-japonais notoires. Mais sa signification profonde est considérable. Il s’agit d’une vague de fond (yundong ) qui entraîne directement les masses, selon un modèle qui se répétera souvent dans la vie politique chinoise du XXe siècle, avant comme après la libération de 1949. Ce mouvement est soutenu à la fois par les intellectuels, les ouvriers et la bourgeoisie, soit les forces sociales nées de la modernisation du pays; pour la première fois, elles interviennent conjointement sur la scène politique, ce qui n’avait pas été le cas en 1911. L’objectif essentiel du mouvement est le «salut du pays» (jiu guo ), mais, pour la première fois également, la défense de l’intégrité de la Chine est liée au thème du progrès, au lieu de s’exprimer en termes passéistes, comme l’avaient fait les Boxeurs. En effet, le Mouvement du 4 mai est culturel autant que politique. Il met en accusation l’idéologie ancienne et la société ancienne; il appelle les écrivains à utiliser la langue populaire (bai hua ) et non plus le wen yan des Classiques, langue morte. Il défend l’émancipation des femmes et veut propager la science moderne. Il est un mouvement de la jeunesse; cet accent mis sur le rôle propre de la jeune génération est également une rupture avec la tradition confucéenne, fondée sur la sagesse des vieillards et la valeur exemplaire du passé.

15. Les débuts du communisme chinois (1919-1949)

Le Mouvement du 4 mai cherchait essentiellement à «sauver la Chine», mais il ne s’interdisait pas, bien au contraire, de chercher à l’étranger des idées nouvelles. Les jeunes intellectuels du 4-Mai s’intéressaient passionnément aux idées de Russell et aux théories de Dewey, aux utopies socialisantes japonaises et aux contestations des anarchistes occidentaux. C’est dans ces conditions qu’ils découvrent le marxisme auquel la récente victoire du bolchevisme en Russie confère un prestige particulier. Deux des principaux chefs de file de la gauche intellectuelle chinoise, Li Dazhao et Chen Duxiu (ce dernier était le fondateur de la revue Xin qingnian ), se rallient au marxisme en 1919-1920, se séparant nettement de l’aile droite du 4-Mai; celle-ci, représentée par un homme comme Hu Shi, l’avocat du bai hua en littérature, se rapproche plutôt de l’empirisme américain. Les cercles d’études du socialisme, apparus spontanément dans les grandes villes universitaires après le 4-Mai, se transforment en 1920 en cellules communistes. Il s’agit d’une évolution idéologique interne, mais qui est appuyée par l’intervention en Chine du Komintern, conformément à la stratégie qu’il vient d’adopter en direction des «semi-colonies». En 1920, Voitinski, envoyé de Moscou, prend contact avec les groupes d’intellectuels de gauche; quand les délégués de ceux-ci fondent en juillet 1921 le Parti communiste chinois, ils sont déjà en relations régulières avec le mouvement communiste international.

Le communisme chinois est donc né du 4-Mai. Ce qui signifie à la fois qu’il a été fondé par de jeunes intellectuels, qu’il s’est formé dans un contexte de «salut national» plutôt que de luttes sociales, et qu’enfin il s’est d’emblée situé au stade du léninisme, sans être marqué par l’héritage social-démocrate et les scissions que ce dernier occasionna en Occident. Il restera profondément marqué par cette triple origine.

Une stratégie ouvrière

Le communisme chinois ne disposait à ses débuts d’aucune expérience propre. La stratégie qu’il adopte se conforme donc étroitement au «modèle» soviéto-occidental; bien que la classe ouvrière chinoise soit peu développée, cette stratégie se fonde essentiellement sur les luttes ouvrières et met au premier plan l’action révolutionnaire du prolétariat industriel. Les jeunes intellectuels communistes, comme Mao Zedong, Li Lisan, Liu Shaoqi, se mêlent aux ouvriers, les aident à s’organiser et à lancer des mouvements revendicatifs. Leur intervention de l’extérieur converge avec une poussée réelle du monde ouvrier, durement touché par la hausse des prix consécutive à la Grande Guerre et qui supporte avec impatience les très dures conditions de travail qui sont les siennes (bas salaires, longues heures de travail, fréquence des accidents, tyrannie des contremaîtres). Les grèves se multiplient (46 en 1920, 50 en 1921, 91 en 1922) et aboutissent à des succès économiques souvent importants; c’est le cas, par exemple, des marins de Hong Kong qui obtiennent en mars 1922 des augmentations de salaires de 15 à 30 p. 100 après sept semaines de grève. De nombreux syndicats et clubs ouvriers se constituent, en particulier chez les cheminots, les marins, les mineurs, les métallurgistes; en mai 1922, leurs délégués, représentant 300 000 personnes, se réunissent à Canton pour tenir le premier Congrès national du travail.

Mais cette stratégie proprement ouvrière limitait nécessairement l’action du Parti communiste à des milieux sociaux et à des régions très restreintes et le laissait un peu en dehors des luttes politiques chinoises d’ensemble. Celles-ci continuaient à opposer les cliques politico-militaires qui se disputaient le contrôle du gouvernement de Pékin et de la présidence de la République. Leurs rivalités s’étaient encore aggravées, depuis que les relations entre les Anglo-Saxons et les Japonais s’étaient détériorées en Extrême-Orient au lendemain de la guerre. Tandis que la conférence de Washington (1921-1922) portait un «coup d’arrêt» à l’avance du Japon, contraint de se retirer du Shandong, les factions pro-japonaises de Chine (Anfu et Fengtian) étaient entrées en lutte ouverte avec la faction pro-anglaise du Zhili, qui avait eu le dessus. L’instabilité du gouvernement central achevait de discréditer les institutions parlementaires, simple couverture pour les ambitions des militaires.

Aux guerres civiles pour le contrôle de Pékin s’ajoutaient les guerres interprovinciales entre seigneurs de la guerre. Les maux du militarisme (réquisitions, pillage, exactions diverses) frappaient les classes aisées comme le peuple et paralysaient progressivement tout le corps social. Vers 1920-1922, certains intellectuels de formation occidentale avaient pensé trouver un remède dans une solution fédérative de type suisse, et plusieurs provinces (Hunan, Sichuan, Guangdong, Zhejiang) avaient proclamé leur autonomie. Mais ce mouvement fédéraliste avait été rapidement confisqué par les chefs militaires qui s’en étaient servis pour consolider leur domination de fait dans les provinces. C’était aussi en s’appuyant sur les tendances provincialistes que Sun Yat-sen était rentré dans Canton une seconde fois en 1920, pour y restaurer la Constitution de 1912. Mais Sun Yat-sen dépendait surtout des militaristes du Sud qui n’approuvaient pas son intention de reconquérir la Chine et d’y rétablir la démocratie; ils le chassèrent en 1922.

Les seigneurs de la guerre étaient bien les maîtres de la Chine, et les communistes en firent l’expérience en février 1923: une grève générale du réseau ferré Pékin-Hankou, qui visait à obtenir la reconnaissance du syndicat, fut brisée par les troupes du maréchal Wu Peifu, un des chefs du parti Zhili. Il y eut plus de 40 morts et cette défaite entraîna dans toute la Chine des mesures d’interdiction des syndicats et de répression des grèves. Laissé à son splendide isolement, le prolétariat chinois ne pouvait vaincre, même encadré par les communistes. Il fallait à ceux-ci de nouveaux alliés.

Coopération avec les nationalistes

C’est du côté du Guomindang et de Sun Yat-sen que s’opère ce rapprochement nécessaire. Cette stratégie est conforme à la ligne générale d’alliance avec les «nationalistes bourgeois» pratiquée alors par le Komintern, mais elle correspond aussi à l’évolution interne de la situation chinoise. Sun Yat-sen est rentré une nouvelle fois à Canton au printemps de 1923; il est lassé de ses infructueuses combinaisons avec les politiciens et les militaristes du Sud, déçu également par l’Occident qu’il a si longtemps admiré, mais qui soutient les gouvernements corrompus et autoritaires du Nord (notamment par l’octroi du «surplus douanier»). Lui aussi cherche de nouveaux alliés.

La coopération entre les nationalistes et les communistes est définie en janvier 1924 au Congrès de réorganisation du Guomindang, au service d’objectifs communs: la lutte contre l’impérialisme et les militaristes. Les communistes deviennent membres du Guomindang et de ses organes dirigeants (sept d’entre eux, dont Li Dazhao et Mao Zedong, entrent au Comité central), mais le parti conserve son existence propre. Le Guomindang accepte officiellement de soutenir le mouvement ouvrier et les Unions paysannes. Enfin, sur le plan international, le gouvernement nationaliste de Canton se rapproche de Moscou, qui lui envoie une mission diplomatique dirigée par Borodine, et une mission militaire dont le chef est Galen-Blücher; ce dernier réorganise l’Académie militaire de Canton, dont les promotions doivent permettre désormais à Sun Yat-sen de se passer des alliances douteuses avec les condottieri du Sud.

Canton fait maintenant figure d’authentique base révolutionnaire. Sun Yat-sen, mort en 1925, puis ses successeurs, pratiquent effectivement la politique de coopération avec l’Union soviétique et les communistes. L’action du gouvernement de Canton, malgré son assise géographique restreinte, est largement soutenue par l’opinion publique chinoise; elle est renforcée par les grands mouvements populaires qui s’en prennent en 1925 aux puissances occidentales et à leur position dominante en Chine. Le Mouvement du 30 mai, à partir d’incidents sanglants entre la police anglaise de Shanghai et des manifestants ouvriers, entraîne une grève de trois mois dans les usines étrangères de la ville et des mouvements de solidarité (avec 500 000 grévistes) dans tout le pays. La grève-blocus de Hong Kong, provoquée en juin 1925 par la police des concessions franco-anglaises de Canton, vise à asphyxier complètement la colonie, avec l’appui de tous les syndicats de Canton; elle dure seize mois, et manifeste de façon spectaculaire la force croissante du mouvement ouvrier.

Tchiang Kai-chek et l’expédition du Nord

En juillet 1926 s’ébranlent les armées de Canton, dirigées par le général Tchiang Kai-chek (Jiang Jieshi), beau-frère de Sun Yat-sen. Cette «expédition du Nord» est un plein succès sur le plan militaire. Tout le bassin du Yangzi, de Wuhan à Shanghai, est reconquis en quelques mois, en particulier grâce à l’action des organisations ouvrières et paysannes dirigées par les communistes: c’est une authentique «guerre révolutionnaire». Mais elle ouvre une crise politique grave, dans la mesure où le dynamisme croissant des forces populaires (en particulier l’action des Unions paysannes contre les propriétaires fonciers dans les régions libérées par l’armée sudiste) inquiète de plus en plus la droite du Guomindang, dont Tchiang Kai-chek prend ouvertement la tête. La rupture intervient à Shanghai en avril 1927. Tchiang liquide par les armes les milices ouvrières qui lui ont permis d’entrer dans la ville, les syndicats, le Parti communiste. Un gouvernement de gauche, établi à Wuhan, poursuit un certain temps la coopération entre communistes et Guomindang, mais se décompose en juillet.

Cette très grave défaite avait pris le Parti communiste par surprise et l’oblige à réviser radicalement sa stratégie de coopération avec les nationalistes. Officiellement, on rend responsable Chen Duxiu, secrétaire général depuis 1921, qui est éliminé dans l’été de 1927 pour opportunisme. En fait, il semble bien qu’en vue de prolonger aussi longtemps que possible l’alliance avec le Guomindang Chen appliquait à contrecœur les directives de Staline.

Une stratégie nouvelle: Mao et les campagnes

Le communisme chinois va désormais engager la révolution dans des voies nouvelles, que l’apport personnel de Mao a beaucoup contribué à définir. Le centre de son action va se déplacer des villes vers les campagnes les plus reculées, mieux adaptées à la formation de «bases révolutionnaires». C’est donc la paysannerie, et non plus le prolétariat industriel, qui portera les responsabilités principales. Pour défendre ces bases et les élargir progressivement, le parti devra disposer de ses propres forces armées, au lieu de se contenter de la lutte politique de masse comme avant 1927. Cette stratégie implique une lutte de longue durée, au lieu de viser à une soudaine «prise du pouvoir» dans l’ensemble du pays, sur le prototype de 1917.

De 1927 à 1934, dans les provinces rurales du Sud (Hunan, Jiangxi, etc.), se constituent plusieurs bases de guérillas dont la paysannerie pauvre représente la force principale. Celle-ci bénéficie d’une réforme agraire très radicale, avec partage sans indemnisation des terres appartenant aux riches. Ces bases sont défendues par l’Armée rouge, que dirigent Mao et Zhu De, un ancien seigneur de la guerre rallié au communisme. En 1931, les délégués des différentes bases (qui contrôlent environ dix millions de personnes) proclament l’avènement de la «République des Soviets chinois», qui s’oppose ainsi au gouvernement de Nankin tenu par le Guomindang.

Mais cette stratégie nouvelle est contestée par la majorité du Comité central communiste, soutenue par Moscou. Des dirigeants comme Li Lisan ou comme Wang Ming continuent à donner priorité aux luttes ouvrières dans les villes, malgré les échecs qu’ils rencontrent. Mao n’avait alors qu’une position marginale, et fut même écarté complètement du Comité central.

Ces dissensions contribuèrent à la défaite des Soviets chinois, dont le territoire fut progressivement encerclé par les armées de Tchiang, entre 1932 et 1934. La dernière campagne d’encerclement se termina dans l’été de 1934 par une débâcle, et les rescapés durent entreprendre la périlleuse Longue Marche qui devait les conduire au Sh face="EU Caron" オnxi, à l’autre extrémité de la Chine. C’est seulement alors, en pleine crise, que Mao réussit à écarter ses adversaires du Comité central, devient président du parti (janv. 1935) et fait reconnaître la justesse de ses thèses.

Cette victoire du Guomindang exprimait aussi le fait que celui-ci s’était relativement consolidé depuis 1927. Sans doute, il avait dû composer avec les anciens seigneurs de la guerre, restés maîtres de leur province sous une nouvelle étiquette. Ses dirigeants étaient divisés en factions provinciales rivales. Mais le gouvernement de Nankin bénéficiait d’une importante aide économique et militaire de l’Ouest (techniciens de la Société des Nations, conseillers militaires allemands, crédits anglo-saxons, matériel de guerre français). L’expansion économique avait repris dans les villes au profit de la bourgeoisie chinoise, même si la condition paysanne et ouvrière restait très misérable.

La menace japonaise

Politique de salut national

Enfin, l’autorité du Guomindang était indirectement renforcée par la montée de la menace japonaise, devant laquelle l’opinion publique nationale avait tout naturellement tendance à se rallier au gouvernement en place. En 1931, le Japon avait occupé la Mandchourie, sans que Nankin oppose de véritable résistance (non plus que la S.D.N., qui se borne à l’envoi d’une commission d’enquête). Quand l’expansion japonaise gagne la Chine du Nord et la Mongolie-Intérieure, vers 1933, des pressions multiples s’exercent sur Tchiang, afin qu’il arrête la guerre civile et donne priorité à la lutte contre le Japon. Des armées du Guomindang font sécession en 1933, les étudiants manifestent, surtout en décembre 1935, les milieux de la bourgeoisie appellent à la réconciliation. De son côté, le Parti communiste est encouragé à se rapprocher des nationalistes par les directives du VIIe congrès du Komintern (1935), qui recommande la formation de fronts populaires et de fronts unis contre le nazisme et ses alliés.

Le retour à la coopération entre les deux adversaires est encore facilité par l’incident de Xi’an (déc. 1936), au cours duquel, à la surprise générale, les communistes interviennent en faveur de Tchiang Kai-chek, enlevé par des militaires de Mandchourie qui lui reprochent son attitude temporisatrice en 1931. Quand le Japon attaque l’ensemble du territoire chinois en 1937, un accord est signé entre les communistes et le Guomindang; les communistes conservent leurs forces armées autonomes dans le Nord-Ouest, mais en les intégrant pour la forme dans l’armée nationale; ils reçoivent la promesse de réformes démocratiques, mais renoncent en échange à leur politique de réforme agraire radicale. Pour eux, la politique de «salut national» a maintenant la priorité sur la lutte sociale intérieure, au moins dans l’immédiat. En Extrême-Orient, la Seconde Guerre mondiale a donc commencé dès 1937, encore qu’elle ne devienne réellement mondiale qu’en 1941 avec l’agression japonaise contre les Anglo-Saxons. Nos repères chronologiques occidentaux sont inadéquats.

Éclatement de la Chine

Pendant ces huit années, la Chine éclate en plusieurs tronçons, dont le destin est bien différent. Dans les zones que le Japon occupe à partir de son offensive victorieuse de 1937-1938 – les grands ports, les centres industriels, les plaines du Nord – l’activité économique continue, mais est intégrée étroitement à la «sphère de coprospérité extrême-orientale». Un gouvernement de «collaboration» s’est constitué à Nankin sous la direction de Wang Jingwei, vétéran nationaliste rallié au panasiatisme; ses troupes nombreuses, recrutées parmi les chômeurs ou les paysans misérables, aident l’armée japonaise, en particulier par des «ratissages» dans les campagnes, à contrôler les zones occupées.

En face, c’est la «Chine libre» autour du gouvernement du Guomindang réfugié à Chongqing, dans le Sud-Ouest. Elle bénéficie d’une très importante aide financière et militaire américaine, surtout après 1941. Mais l’armée de Tchiang Kai-chek, retranchée dans son bastion montagneux du Sichuan, pratique une stratégie attentiste. Pour beaucoup de ses cadres, le danger communiste continue à avoir priorité sur le danger japonais. La corruption et l’impéritie du Guomindang sont notoires, et les récits des correspondants de guerre anglo-saxons concordent tous à ce sujet (Payne, Forman, White, Stein). Le climat politique autoritaire interdit le développement d’une «troisième force» libérale qui s’était esquissée en 1941 avec la fondation de la Ligue démocratique. Tchiang Kai-chek s’aliène même son chef d’état-major, l’Américain Stillwell, qui voudrait de lui une action plus vigoureuse, mieux coordonnée avec celle des guérillas communistes, mais que Roosevelt rappelle.

Les bases de guérillas constituées par les armées communistes en arrière des lignes japonaises s’étendent progressivement. Très exiguës d’abord, elles seront en 1945 au nombre de dix-neuf, avec une population de cent millions d’habitants. C’est pour le Parti communiste une période de recueillement, pendant laquelle il se retrempe dans l’histoire, la culture, la société paysanne chinoises, alors qu’il est coupé du Komintern. Il lance en 1941 une audacieuse campagne de «rectification» idéologique contre le dogmatisme et élabore une stratégie politique originale (exposée par Mao en 1940 dans La Nouvelle Démocratie ), fondée sur l’alliance révolutionnaire des ouvriers, des paysans, des classes moyennes et des capitalistes nationaux. Dans les «zones libérées», des comités administratifs locaux sont créés à cette image. Ces démocraties paysannes très frustes compensent leur infériorité militaire par le soutien actif de la population: priorité est donnée à l’union patriotique (étendue même aux «propriétaires fonciers éclairés»), et la solution des antagonismes sociaux dans les campagnes est différée. Mais ces bases de guérillas sont en mauvais termes avec le Guomindang, dont pourtant leurs troupes régulières font officiellement partie depuis les accords de 1937. En 1941, les armées du Guomindang encerclent dans l’Anhui l’état-major d’une des principales armées communistes et massacrent ses dirigeants.

Transformation des rapports politiques

La guerre contre le Japon a donc radicalement changé le rapport politique entre le communisme et la Chine, comme l’a bien montré Chalmers Johnson. Aux yeux de l’opinion publique, le communisme s’est identifié avec la cause de la nation chinoise (un peu comme Tito l’avait fait en Yougoslavie). Son prestige politique se fonde sur un consensus populaire à caractère national, consensus que Tchiang Kai-chek a au contraire perdu du fait de son inaction, et que son entrée à l’O.N.U. comme «cinquième grand» grâce au patronage américain ne suffit pas à rétablir. Le Guomindang a perdu le «mandat du Ciel».

En 1945, le rapport de forces politico-militaires entre le Guomindang et les communistes est donc bien différent de ce qu’il était en 1937. La guerre ne reprend pourtant qu’après l’échec d’une solution politique que les Américains ont cherché à faciliter (médiation Marshall); les communistes acceptent de participer à un «gouvernement de coalition», mais à condition de ne rendre leurs armes que quand seront assurées les garanties politiques. Le Guomindang exige la procédure inverse et rouvre la guerre civile à la fin de 1946. Ses succès militaires initiaux, facilités par l’aviation militaire américaine qui assure les transports de troupes à longue distance, sont sans lendemain. Il est discrédité par l’inflation, par la corruption administrative, par l’ouverture de la Chine aux marchandises américaines sans barrière douanière. Le dynamisme du Parti communiste s’exprime dans la réforme agraire de 1947 qui partage sans indemnité les terres des propriétaires fonciers et des paysans riches dans les zones libérées; la paysannerie pauvre se sent pleinement mobilisée contre le Guomindang, dont les landlords représentaient la principale base sociale dans les campagnes. Dans les villes, l’opposition des intellectuels, des étudiants, du mouvement ouvrier contre le Guomindang se fait plus active et gagne les milieux des capitalistes nationaux incapables de faire face à la concurrence américaine. Ces milieux centristes de la bourgeoisie et de l’intelligentsia se rapprochent en 1948 du Parti communiste. L’isolement politique du Guomindang va de pair avec la décomposition de son dispositif militaire. Les grandes villes encerclées tombent en 1948 et 1949: Moukden, Pékin, Nankin, Shanghai, tandis que des corps d’armée entiers du Guomindang se rallient aux communistes. Le 1er octobre 1949, une Conférence politique populaire, où sont représentés les communistes, les centristes, les organisations populaires (jeunesse, syndicats, etc.), proclame l’avènement de la république populaire de Chine.

Abandon de l’occidentalisme

Le fait essentiel de cette troisième période est que la Chine a renoncé, mis à part quelques factions et quelques groupes sociaux dont l’audience va en décroissant, à s’engager dans la voie de l’«occidentalisme», à chercher à l’Ouest un modèle de développement. C’est ce qu’avaient rêvé, chacun à leur manière, les Taiping, les mandarins du yangwu , les réformateurs du groupe de Kang Youwei, et de même les républicains admirateurs de la démocratie occidentale autour de Sun Yat-sen, les anarchistes des années 1910 disciples de Kropotkine et de Reclus, ainsi que les fédéralistes qui voulaient rétablir la paix civile en Chine en empruntant à la Suisse ou aux États-Unis leurs institutions décentralisées.

Sur le plan idéologique

Le caractère inadéquat des idéologies occidentales et des formes occidentales d’organisation politique est ressenti dès le Mouvement du 4 mai qui, très vite, se tourne dans une autre direction, celle du marxisme et du bolchevisme. L’évolution que présente Sun Yat-sen à la fin de sa vie a la même signification. Désormais, les intellectuels de formation et de sympathies occidentales, comme Hu Shi (1891-1961), n’ont qu’une audience très limitée dans certains cercles des «ports ouverts». Il en est de même des libéraux qui, vers 1940, essayent de promouvoir une «troisième force», autour de la Ligue démocratique et des autres petits groupes du centre. Le parlementarisme d’inspiration occidentale, dans lequel la génération de 1911 avait mis de si grands espoirs, s’est révélé vers 1920 une parodie dérisoire de gouvernement, ne dissimulant même pas les ambitions et les appétits des seigneurs de la guerre. Après 1927, le Guomindang y renoncera tout à fait; ses théoriciens, comme Chen Lifu, ne dissimuleront pas leurs sympathies pour les régimes de Mussolini et de Hitler, mieux armés à leurs yeux pour tenir tête au communisme.

Les réformes modernes qu’avait spectaculairement annoncées le Guomindang après sa victoire de 1927 sur les communistes, et auxquelles s’étaient réellement dévoués des agronomes, des médecins, des sociologues, des ingénieurs de formation occidentale, ont été non moins inopérantes. Ces plans de «reconstruction rurale», avec coopératives, centres d’amélioration des techniques agricoles, de sélection de semences, d’initiation à l’hygiène, ces programmes de réforme judiciaire ou administrative, ces projets d’urbanisme moderne avaient été élaborés souvent de façon très compétente. Mais aucun d’eux ne fut jamais réalisé sur une grande échelle, et les quelques pionniers qui s’obstinaient localement étaient condamnés à agir dans un rayon si restreint que leur activité n’avait aucune portée. En effet, ces projets de réformes du Guomindang ne touchaient ni à la structure sociale ni à la structure politico-administrative, encore moins aux habitudes sociales. Les réformateurs, même s’ils l’avaient souhaité, ne pouvaient mettre en question le landlordisme, cause fondamentale de la misère paysanne et donc du bas niveau technique de l’agriculture; des projets qui cherchaient à résoudre séparément ce dernier problème ne pouvaient aboutir. Les réformateurs étaient également démunis de tout recours contre la routine, la corruption, l’autoritarisme de cadres administratifs essentiellement soucieux de prestige et de profits pour eux, leur famille et leur clientèle. Ils ne pouvaient donc qu’échouer, malgré le zèle individuel que déployèrent certains vers 1930-1935.

Une évolution économique et sociale particulière

La société et l’économie chinoises ne s’étaient pas développées conformément aux normes occidentales du progrès. Au lieu d’une évolution, la Chine représenterait plutôt un cas d’«involution», selon le terme proposé par des économistes américains comme Geertz, à propos de ces sociétés du Tiers Monde qui s’enfoncent sur place depuis la décolonisation et se révèlent incapables de «décollage» économique.

Le secteur économique moderne a sans doute progressé: la longueur des voies ferrées est passée de 13 000 km, pour la période de 1912-1927, à 25 000, pour la période 1938-1948. La production des mines modernes de charbon est de 9 millions de tonnes en 1912 et de 37 millions en 1937; le nombre de broches en activité dans les cotonnières modernes passe de 500 000 en 1912 à 2 700 000 en 1936. Mais la bourgeoisie chinoise moderne reste financièrement fragile et ne dispose pas des mêmes appuis bancaires que les grandes firmes étrangères établies en Chine. Elle est mal dégagée des habitudes sociales anciennes, comme le népotisme, et la solidarité familiale a toujours le pas sur le souci de promouvoir des cadres qualifiés. Elle continue de participer à l’exploitation agraire archaïque et à l’usure, et comporte aussi une couche de compradores enclins à une attitude de docilité envers les grands intérêts étrangers. Enfin, elle résiste mal aux empiètements des dirigeants de l’État et du Guomindang, qui concentrent directement entre leurs mains un nombre croissant d’entreprises modernes et de banques: c’est le «capitalisme bureaucratique», illustré par les figures des richissimes banquiers H. H. Kung et T.V. Soong, beaux-frères tous deux de Tchiang Kai-chek. Incapable de s’affirmer comme une force sociale et politique indépendante, privée de réelles perspectives d’expansion économique, la bourgeoisie d’affaires est condamnée à vivre dans l’ombre du régime et des classes dirigeantes traditionnelles (bureaucratie, armée, propriétaires fonciers); c’est pourquoi bon nombre de ses membres se rallieront en 1949 au régime populaire.

À la ville comme à la campagne, les contradictions sociales continuent à s’aggraver. Le misérable prolétariat industriel (environ deux millions de personnes à la veille de la Seconde Guerre mondiale) présente maints caractères originaux: prédominance des femmes et des enfants, instabilité, basse qualification. Sa masse est à peine dégagée de la paysannerie. Aux contraintes du salariat moderne s’ajoutent les exactions quasi féodales pratiquées par les contremaîtres ou les intermédiaires de recrutement. Ce prolétariat chinois lui aussi est beaucoup plus fragile que le prolétariat industriel classique d’Occident: c’est une des causes de l’échec de la stratégie «occidentaliste» fondée sur le seul prolétariat, qu’avait pratiquée le Parti communiste jusqu’en 1927. Dans les campagnes, la condition paysanne est de plus en plus misérable; cette misère est encore aggravée par le progrès démographique. Les propriétaires fonciers, qui éliminent de plus en plus les petits paysans, tirent le profit maximal de leurs fermiers, dont ils exigent des services et des corvées en plus de la rente foncière, à laquelle s’ajoutent maintenant une lourde «garantie sur fermage» et aussi les effets de l’usure. Le marasme agricole n’est pas seulement un fait de misère sociale, mais un frein à tout le développement économique: les villes sont mal ravitaillées en produits agricoles, les cultures industrielles (textiles, etc.) ne progressent pas en fonction des besoins de l’industrie, les campagnes ne peuvent contribuer suffisamment à l’accumulation du capital. Les paysans pauvres sont incapables d’améliorer la production agricole; quant aux propriétaires-usuriers, ils ne s’y intéressent pas. La réforme agraire de 1950 cherchera autant à débloquer toute l’économie chinoise qu’à libérer les paysans de leur servitude séculaire.

L’économie chinoise, affectée de multiples discordances et de crises incessantes, présente donc tous les stigmates du sous-développement. Des écarts énormes existent entre les niveaux de vie, selon la situation sociale de chacun. Le développement économique est déséquilibré par la prépondérance de l’industrie légère, laquelle nécessite moins d’investissements et se contente d’une main-d’œuvre mal qualifiée, alors que l’industrie lourde est presque inexistante (sauf en Mandchourie sous contrôle japonais). Le déséquilibre est plus net encore entre les régions industrielles côtières, déjà intégrées au marché mondial, et les zones de l’intérieur encore fermées sur elles-mêmes, au point qu’une famine dans une province peut coïncider avec la surproduction agricole dans une autre: il n’existe pas de marché national chinois. La Chine sucit donc l’effet cumulatif de crises économiques de type ancien (crises de subsistance, dues par exemple aux inondations ou à la sécheresse) et de crises de type moderne (fluctuations boursières ou monétaires, chute des prix, mévente), telles les crises de 1921-1923 et de 1931-1932. Enfin l’économie chinoise reste largement dépendante de l’étranger. Elle doit lui acheter tous les biens d’équipement et ne peut vendre que des matières premières et des produits agricoles au cours irrégulier et bas. Le déséquilibre de la balance commerciale est aggravé (et non pas compensé comme en Occident) par celui de la balance des comptes, en raison des lourdes dettes (indemnité «Boxeurs», etc.) que la Chine continue à devoir rembourser et aussi en raison du rapatriement des profits par les entreprises étrangères établies en Chine (lesquelles contrôlent une bonne partie de l’industrie légère, et la majorité de l’industrie lourde et des équipements urbains). Les investissements étrangers en Chine sont en effet passés de 1 600 millions de dollars, en 1914, à 3 300 millions de dollars, en 1931.

Un nombre croissant de Chinois ont conscience que la voie du progrès politique et économique sur le modèle occidental et selon les critères occidentaux est fermée pour la Chine. Mais, dans un pays dont la situation est aussi originale, les problèmes de la révolution n’en sont que plus complexes.

Stratégie révolutionnaire

Caractères traditionnels

La stratégie révolutionnaire doit-elle accorder une importance privilégiée à la classe ouvrière, conformément à l’expérience des pays d’Occident? C’est ce qu’a pensé le Parti communiste chinois dès sa fondation: en s’appuyant sur le prolétariat de Canton, de Wuhan, de Shanghai, il est arrivé en 1925-1927 très près de la victoire, à cette époque que les historiens marxistes chinois appellent la «première guerre civile révolutionnaire». Encore après avril 1927, en accord avec Moscou, la majorité de ses dirigeants s’obstinèrent pendant plusieurs années à tenter des actions d’arrière-garde dans les villes, mais sans espoir, comme la Commune de Canton en décembre 1927 ou les grèves de Shanghai en 1930-1931. Le communisme chinois n’a effectué que tardivement et difficilement sa mutation vers la paysannerie, force motrice essentielle de la «seconde guerre civile révolutionnaire» (1927-1935), de la guerre de résistance contre le Japon et de la «troisième guerre civile révolutionnaire» (1946-1949). La lutte des paysans pour la terre, pour la libre disposition des fruits de leur travail, pour l’élimination des propriétaires fonciers et de leur domination quasi féodale est un des ressorts essentiels de la révolution chinoise du XXe siècle. Mais s’agit-il d’une relève pure et simple du prolétariat ouvrier par la paysannerie, comme le croient certains disciples de F. Fanon? Il faudra plutôt admettre que la paysannerie n’a pu faire preuve d’un tel dynamisme historique pour la seule raison qu’elle avait été mise en mouvement de l’extérieur par des militants ouvriers et étudiants (tel Mao lui-même), venus des villes et porteurs d’une idéologie nouvelle, le marxisme. Si la révolution chinoise du XXe siècle est à dominante paysanne, elle reste extrêmement différente des jacqueries archaïques qui jalonnent toute l’histoire sociale chinoise depuis les Han.

De façon progressive, à travers de difficiles tâtonnements, la lutte armée de longue durée est devenue un attribut essentiel de la révolution chinoise. En effet, ces vingt-deux années de guerres civiles et étrangères, de 1927 à 1949, ont profondément marqué le communisme chinois, ses cadres, ses dirigeants. Mais elles n’ont jamais signifié l’abandon de la lutte politique. Car la tradition de lutte armée va de pair avec une autre tradition originale, celle des yundong , des «mouvements» populaires, dont la brusque explosion entraîne tout le pays dans des défilés de rue, des grèves, des manifestations de toutes sortes: c’est le cas du Mouvement du 4 mai (1919), du Mouvement du 30 mai (1925), ou d’autres épisodes comme le Mouvement du 9 décembre (1935) qui exigeait la réconciliation du Guomindang et du Parti communiste contre le danger japonais. Ces vagues de fond se sont prolongées en Chine populaire après 1949 et confèrent à son style de vie politique une note originale.

Une dimension internationale

La Chine traditionnelle inscrivait son destin à l’intérieur de ses frontières. Mais la révolution chinoise a très vite perçu qu’elle possédait une dimension internationale. Le panasiatisme des années 1905, qui mettait ses espoirs dans le Japon, est vite discrédité par le fait que le comportement de ce dernier non seulement ne diffère pas de celui des autres puissances bénéficiaires des traités inégaux, mais est plus agressif encore. La solidarité internationale des communistes chinois s’oriente maintenant vers l’Union soviétique et le mouvement ouvrier mondial. Pourtant, des frictions succèdent bien vite à la bonne volonté initiale des marxistes chinois envers Moscou; la ligne de collaboration sans réserve avec le Guomindang, qui devait conduire au désastre de 1927, avait été fixée par le Komintern; encore en 1928-1935, celui-ci préfère à Mao les partisans de la lutte urbaine. En 1946-1949, il ne semble pas que l’Union soviétique ait prévu ni même souhaité une victoire rapide des communistes chinois. Toutes ces difficultés anciennes ne faciliteront pas la collaboration sino-soviétique après 1949 et conduiront à la rupture de 1960.

Opposition entre ancienne et nouvelle Chine

La révolution chinoise est d’abord un mouvement de libération sociale dirigé contre les propriétaires fonciers, les bureaucrates, tous les détenteurs du pouvoir et de la richesse, bref l’Ancien Régime politique, social et intellectuel. Mais c’est en même temps un mouvement à caractère national, un mouvement pour «sauver le pays» (jiu guo ), comme l’était déjà le Mouvement du 4 mai. Les révolutionnaires chinois sont confrontés de façon de plus en plus aiguë à ce qu’ils nomment, à la suite de Lénine, l’impérialisme: les Occidentaux bénéficiaires des traités inégaux, le Japon, enfin les États-Unis à partir de 1945. Ici encore, une tradition s’est constituée, qui colorera fortement la politique étrangère de la Chine populaire. Mais cet impératif de salut national a comme corollaire la nécessité d’une large politique d’alliance à l’intérieur: avec le Guomindang en 1924-1927; avec les «propriétaires fonciers éclairés» et autres éléments anti-japonais des «zones libérées» en 1937-1945; avec les «capitalistes nationaux» et les groupes du centre en 1948-1949. D’autres couches sociales et d’autres forces politiques sont associées aux communistes en 1949 pour fonder la république populaire de Chine; l’établissement du nouveau régime n’eut pas le caractère d’une révolution, mais celui d’une «libération» (jie fang ). Pourtant, à mesure que se précisera l’orientation socialiste de la Chine populaire, les frictions et les difficultés surgiront entre les communistes et ces éléments ralliés à la révolution au nom du «salut national». Pendant toute cette période, le dynamisme national dont la Chine a fait preuve, en particulier face à l’agression japonaise, est l’expression politique d’un phénomène plus profond: la vitalité du vieux fonds national chinois dans les domaines de la culture, de la vie quotidienne, des habitudes mentales, de l’esprit public.

Pour l’essentiel, la Chine a résisté à l’érosion des modes de vie et de pensée imités de l’Occident. Seule une très mince couche des classes aisées de Shanghai cite plus volontiers Shakespeare ou Molière que les Trois Royaumes ou le Shui hu , de même qu’elle publie dans les journaux locaux de langue anglaise des faire-part de mariage à l’occidentale ou des comptes rendus de cocktails aux listes d’invités prestigieuses. La masse de la population reste attachée au genre de vie traditionnel, et continue par exemple à rythmer l’année par les festivités du calendrier lunaire. La position de l’écriture idéographique demeure intacte, alors que les Vietnamiens l’ont remplacé par le quoc-ngu alphabétique et que les Japonais l’ont modifiée par des signes phonétiques (kana ); plusieurs tentatives faites par des intellectuels occidentalisés en vue d’introduire un système alphabétique ont échoué totalement. La médecine chinoise traditionnelle reste très vivante (moxibustion, acupuncture, riche pharmacopée végétale et minérale), mais surtout dans le peuple et à l’intérieur, alors que les médecins modernes préfèrent la clientèle des classes aisées dans les grandes villes. Dans les boutiques et les bureaux, même à Shanghai, on continue à compter à l’aide du boulier. Dans les conversations, on aime toujours les successions de courtes phrases dont chacune est induite de la précédente, selon la méthode chinoise traditionnelle de raisonnement.

Cette vitalité du vieux fonds chinois est difficile à dissocier de la survivance des vieilles coutumes sociales et familiales. La femme, sauf rares exceptions, est dans une situation inférieure; elle subit un mariage arrangé par avance entre les familles, quand elle n’est pas dès l’enfance louée à sa future belle-mère comme esclave domestique. L’autorité des parents et des anciens reste considérable, et le Mouvement du 4 mai, qui avait exalté la «Jeunesse», n’a pas suffi à l’ébranler. Les solidarités familiales et provinciales ont bien souvent le pas sur les compétences réelles, tant dans les administrations publiques que dans les entreprises privées: le personnel dirigeant du Guomindang se recrute en majorité chez les gens de Zhejiang, province natale de Tchiang Kai-chek. Les sociétés secrètes traditionnelles (Vieux Frères, Bande verte, Bande rouge) sont toujours très influentes. Dans les campagnes, elles conservent un caractère populaire; dans les villes modernes comme Shanghai, elles sont devenues des entreprises de gangstérisme à la mode de Chicago. Dès l’époque de Yan’an, Mao et ses compagnons ont entrevu l’immensité de la tâche contradictoire qui les attendait après 1949: éliminer toutes ces séquelles sociales de l’Ancien Régime et, en même temps, consolider et même régénérer (ce sera par exemple le cas pour la médecine traditionnelle) les traits originaux de la personnalité chinoise. Dans cette phase d’affrontement aigu entre l’ancienne et la nouvelle Chine, les tendances unitaires s’affirment d’autant plus vigoureusement que les menaces extérieures sont plus pressantes. Le Mouvement du 4 mai est explicitement «pan-chinois» (quan guo ); comme l’est l’action du parti communiste et des syndicats ouvriers (dont l’organe s’appelle Syndicat général pan-chinois), comme le sont les mouvements populaires antijaponais (tel celui de décembre 1935). De son côté, le gouvernement établi à Nankin par le Guomindang insiste sur son caractère «central» (zhong yong ).

Mais il existe aussi un niveau régional et local de vie politique et de décision politique. Les forces conservatrices préfèrent souvent se consolider dans une seule province, en n’accordant au gouvernement central qu’une allégeance très nominale. C’est le cas des seigneurs de la guerre successeurs de Yuan Shikai; c’est encore le cas après 1927 des diverses «cliques» militaires du Guomindang, lesquelles contrôlent le Sh face="EU Caron" オnxi, le Guangxi, le Guangdong, le Fujian de façon pratiquement autonome. Les forces révolutionnaires cherchent elles aussi à s’organiser au niveau régional, au moins à titre temporaire. La stratégie des «bases révolutionnaires» géographiquement restreintes a été celle de Sun Yat-sen à Canton, avant d’être celle des communistes dans leur lutte armée contre le Guomindang ou les Japonais. Cette montée des forces centrifuges, cette diversité des situations politiques locales (que renforcent les disparités économiques et les traditions provinciales particularistes) est un des caractères de cette période de transition. Un des points forts de la république populaire de Chine, à partir de 1949, sera d’apparaître comme restauratrice de l’unité chinoise.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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